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La Transition vers une civilisation nouvelle L’avenir de l’Humanité dans une perspective historique

Dans le présent ouvrage, l’auteur est parvenu à analyser avec un remarquable niveau de discernement la rationalité économique qui depuis les temps les plus anciens a mené les cultures humaines à leur apogée et à leur déclin, afin de pouvoir mieux ébaucher une rationalité économique alternative pour l’avenir, qui offrirait une option différente non seulement au néolibéralisme mais au capitalisme en général. Le thème central de cet ouvrage est la rencontre, à la fin du capitalisme, du retour vers l’Histoire et de la récupération d’une vision utopique sur le futur. C’est en ce sens que l’œuvre constitue une excellente antithèse à celle de Fukuyama qui considère la fin du socialisme réel comme la fin de l’Histoire qui déboucherait sur une humanité condamnée à perpétuité à vivre dans les chaines du néolibéralisme sans autre possibilité d’utopie que le néolibéralisme en lui-même.



LA TRANSITION VERS UNE CIVILISATION NOUVELLE

L’avenir de l’Humanité dans une perspective historique

Wim Dierckxsens

Dans le présent ouvrage, l’auteur est parvenu à analyser avec un remarquable niveau de discernement la rationalité économique qui depuis les temps les plus anciens a mené les cultures humaines à leur apogée et à leur déclin, afin de pouvoir mieux ébaucher une rationalité économique alternative pour l’avenir, qui offrirait une option différente non seulement au néolibéralisme mais au capitalisme en général. Le thème central de cet ouvrage est la rencontre, à la fin du capitalisme, du retour vers l’Histoire et de la récupération d’une vision utopique sur le futur. C’est en ce sens que l’œuvre constitue une excellente antithèse à celle de Fukuyama qui considère la fin du socialisme réel comme la fin de l’Histoire qui déboucherait sur une humanité condamnée à perpétuité à vivre dans les chaines du néolibéralisme sans autre possibilité d’utopie que le néolibéralisme en lui-même.

Dans son œuvre, Dierckxsens – lorsqu’il signale les progrès et souligne les limites du néolibéralisme – récupère une vision axée sur l’espoir et parvient à ébaucher les premiers traits d’une utopie. Déjà dans les années 90, il parvient à signaler d’une manière très nette les limites d’une rationalité économique propre à la mondialisation, annonçant avant l’heure la crise boursière et financière au niveau international, l’apparition d’un nouveau conflit mondial visant à contrôler la répartition du marché mondial, le danger latent du néofascisme et les premières idées liées à une rationalité économique alternative. Il est par ailleurs quelque peu ironique de pouvoir constater les conséquences du capitalisme globalisé telles qu’elles avaient été définies par Marx, conséquences flagrantes en 1998, alors que l’on célèbre les 150 ans du Manifeste du Communisme et que le marxisme ne compte presque plus de partisans.
À partir de cette étude, l’auteur s’affirme comme chercheur auprès du Forum mondial des Alternatives et dans ce contexte participe en 1999 à « l’Autre Davos », qui débouchera par la suite avec d’autres initiatives parallèles sur le Forum Social Mondial. Dès lors, il écrit des textes sur la rationalité économique alternative, c’est-à-dire sur l’utopie selon laquelle un autre monde est possible avec une vision de type macro-économique. Nous pouvons mentionner ici le livre Du néolibéralisme au post-capitalisme édité par le DEI au Costa Rica ainsi que La transition au post-capitalisme : le socialisme du 21ème siècle, et plusieurs articles publiés dans la revue Le Monde Diplomatique en espagnol des éditions Desde Abajo en Colombie.

Dans cet ouvrage cependant, Wim Dierckxsens réussit à démontrer que la transition d’une rationalité économique à une autre au cours de l’Histoire de l’humanité contient des éléments très révélateurs non seulement sur le dénouement de la rationalité existante mais aussi, et tout spécialement, sur la rationalité future à laquelle nous aspirons. Afin d’avoir une projection vers l’avenir, l’auteur parvient, avec une acuité remarquable, à définir des expectatives en puisant dans le passé. C’est à partir de cette approche qu’il réussit à visualiser l’utopie d’un autre monde possible, une perspective en assez grande perte de vitesse depuis la chute du Mur de Berlin et qui a resurgi, surtout à partir de 2007, avec la chute de Wall Street. Le livre nous présente des retrouvailles avec l’utopie à partir d’un projet de changement de civilisation possible et nécessaire. Ce franc regard vers l’avenir fut possible grâce à une profonde connaissance de ce qui se trouve derrière le caractère transitoire de l’Histoire. Sans aucun doute, cette œuvre alimentera les discussions sur les alternatives au capitalisme, discussions qui demeureront d’actualité pendant encore longtemps en raison de la profonde crise systémique que nous vivons dans ces moments historiques.


INTRODUCTION

1. Le caractère transitoire de l’Histoire
Il fut quelque peu ironique de constater qu’alors que nous célébrons les 150 ans du Manifeste du Parti Communiste, les effets d’un capitalisme mondialisé tels qu’ils avaient été décrits par Karl Marx et Engels il y a plus d’un siècle et demi semblent se concrétiser lorsque le marxisme ne compte presque plus de partisans. Vingt ans après la désintégration de l’Union Soviétique et du bloc socialiste, la pensée unique et triomphante du néolibéralisme est en crise et il ne s’agit pas seulement du néolibéralisme actuel qui se trouve en danger mais bien de toute la rationalité capitaliste actuellement au pouvoir. Actuellement reviennent en force les thèses classiques de Karl Marx sur les relations sociales dans la production, les forces productives sociales et la prise de conscience de ces dernières, des forces qui peuvent et doivent entrer en contradiction en leur intérieur. Nous disposons de suffisamment de preuves qui indiquent que le capitalisme est arrivé à un tel degré de développement que les forces productives sociales entrent en contradiction avec les relations sociales de production telles que nous les connaissons aujourd’hui. De telle sorte qu’en augmentant la productivité du travail, les relations capitalistes apparaissent chaque fois plus comme des obstacles à leur propre développement.
La thèse centrale de cette étude sur la rationalité économique est que le capitalisme revêt, sous le prétexte du néolibéralisme, non seulement une dimension mondiale sans précédents mais en plus qu’il entre dans une crise sans solution apparente, en démontrant que les relations actuelles de production menacent son seulement les forces naturelles elles-mêmes mais qu’elles empêchent également un essor plus conséquent des forces productives sociales. En d’autres termes, la rationalité du capitalisme traverse une crise qui touche la maximalisation du taux de profit à partir de la concurrence entre les capitaux privés ; c’est ainsi que de cette manière, la maximalisation du taux de profit dépend du développement des forces productives sociales plus que de toute autre chose. Les avancées technologiques chaque fois plus rapides et le remplacement continuel de produits technologiques par d’autres plus récents ont été le moteur de la concurrence dans toutes les phases du capitalisme, surtout durant les cinquante dernières années.

Avec cette logique compétitive, la durée de vie moyenne des produits devient sans cesse plus courte. Le rythme de la reproduction du capital s’accélère et a dépassé le rythme de reproduction des forces naturelles, ce qui met en danger la reproduction de ces forces. Parallèlement, la durée de vie moyenne de la technologie diminue à une telle vitesse que le coût de l’innovation technologique dans le milieu productif s’accroit de manière exponentielle. Chacune de ces innovations implique une réduction du coût du travail ; tant que le rythme de l’augmentation du coût du travail demeurera inférieur aux économies réalisées sur le coût du travail inhérent à la nouvelle technologie, le taux de profit sera orienté à la hausse dans le milieu productif. Si le contraire se produit, le taux de profit s’orientera à la baisse. La première de ces deux tendances fut dominante de l’après-guerre jusqu’aux années soixante ; par la suite c’est la deuxième qui fut la plus prédominante.

Durant le capitalisme, la tendance à la diminution du taux de profit n’est pas un phénomène récent. Tout au long de l’Histoire du capitalisme, l’évolution du taux de profit fut cyclique. Après chaque cycle de baisse, surgissait un nouveau cycle durant lequel le taux de profit était une fois de plus orienté à la hausse. Les périodes de rebond du taux de profit se caractérisent par une phase expansive de la production de biens et de services et le contraire se produit dans les époques où le taux de profit s’oriente à la baisse, époques caractérisées par une concentration de la richesse déjà existante entre les mains des capitaux les plus puissants. L’investissement dans la concentration de cette richesse mène à une contraction économique, autrement dit crée une période de récession. La foi des défenseurs du système repose sur le credo selon lequel le capitalisme parviendra toujours à s’en sortir grâce à une autre phase d’expansion de la production. Pour ces partisans du capitalisme, surgira bientôt un nouveau cycle économique expansif. Cette thèse se base simplement sur la conviction qui veut que comme le capital est toujours parvenu à se relever, il y parviendra encore une fois. Ces affirmations sont on ne peut plus subjectives et rien d’objectif ne laisse discerner un tel regain du capital productif.
Notre thèse est que la réduction de la durée de vie moyenne des produits dans leur ensemble et de la technologie en particulier a atteint un tel degré qu’il n’est désormais plus possible de développer une concurrence avec une vie utile si courte. Raccourcir encore plus la durée de vie moyenne de la technologie détériore également le niveau du taux de profit. Et c’est précisément là que réside la contradiction : la relation de production en elle-même n’offre plus la possibilité d’augmenter encore plus le développement des forces productives sociales matérielles.
La substitution chaque fois plus rapide des biens en général et de la technologie en particulier constitue donc une menace non seulement pour la reproduction de la nature mais aussi pour la reproduction de la rationalité capitaliste en elle-même. Continuer à produire avec une accélération permanente de l’innovation technologique cesse d’être un facteur compétitif positif. L’orientation à la baisse du taux de profit est provoquée par la baisse de productivité du travail elle-même due à l’innovation technologique chaque fois plus rapide. Conserver les biens en général, et les produits technologiques en particulier, pour plus de temps avant de les remplacer permet généralement d’obtenir une plus grande productivité de travail mais freine les rapports de concurrence. Face à la baisse du taux de profit, il n’y a d’autre solution que de tenter de prolonger la durée de vie utile moyenne des biens. Cependant avec cet investissement dans les biens, c’est la rationalité du système qui s’en trouve perturbée. Entrer dans cette nouvelle contradiction suppose une crise pour le capitalisme mais en aucun cas pour l’humanité. Actuellement, le capital a la possibilité de lutter pour retarder le plus possible le changement de rationalité économique mais cependant il ne pourra l’éviter.

Durant toute l’Histoire du capitalisme, le taux de profit oscilla. Au-delà des oscillations conjoncturelles relativement courtes, il y eut des ondes de choc d’une plus grande amplitude ; les dernières surgirent à partir de la baisse plus ou moins prolongée du taux de profit dans l’environnement productif, et dans le cas de telles conjonctures le grand capital fuit pour se réfugier au sein de l’environnement redistributif. Au lieu d’investir dans la création de nouvelles richesses avec un taux de profit inférieur, le capital investit dans la répartition des marchés créés avec une concentration de richesse déjà existante. Les cycles improductifs méritent tout particulièrement notre attention. Leur évolution non seulement revêt des dimensions temporelles mais également spatiales. Historiquement tout d’abord, ces crises ont affecté de manière récurrente certains secteurs dans un seul pays, même si elles ont par la suite acquis un caractère international avec l’expansion du capitalisme à travers divers secteurs économiques et plus de nations dans le monde. Avec le capitalisme les grands cycles économiques deviennent plus aigus, plus prolongés et plus vastes dans l’espace. Actuellement nous nous trouvons face à une crise globale qui touche le monde entier.
La période de l’impérialisme de la fin du 19ème siècle qui déboucha sur la première guerre mondiale, la crise des années 30 et le deuxième conflit mondial fut caractérisée par un épisode prolongé et critique de capital improductif. Depuis la fin des années 60 et le début des années 70 du vingtième siècle, nous nous trouvons une fois de plus dans une période dominée par le capital improductif. La répartition de la richesse et des marchés déjà existants au cours de la période impérialiste mena à la profonde crise économique des années 30 mais également à deux conflits mondiaux. Avec le keynésianisme, on commença à produire à nouveau de la richesse à partir de chaque nation après la seconde guerre mondiale. On comprit alors que pour pouvoir distribuer de la richesse, il faut qu’il y ait, au moins temporairement, une nouvelle génération de richesse dans chaque pays. C’est durant cette période de l’après-guerre que diminuera comme jamais auparavant la durée de vie moyenne des produits en général et de la technologie en particulier. Durant la première phase, le taux de profit augmenta avec l’expansion de la production aux dépens de la diminution de la durée de vie des produits. Dans un deuxième temps, le taux de profit s’orienta à la baisse avec la diminution de la durée de vie de la technologie, à tel point que l’innovation technologique devint un handicap concurrentiel.

Avec le néolibéralisme, une nouvelle phase de concentration de la richesse se met en place mais cette fois-ci à échelle mondiale. Investir dans la concentration de la richesse mondiale existante et qui se trouve concentrée dans moins de mains au fil du temps implique sauver les profits du grand capital aux dépens d’une perte de dynamique dans le secteur productif. L’exclusion et la perte de revenus pour les plus pauvres dans le monde constituent une conséquence logique. La demande globale se contracte et la récession économique apparait comme une séquelle inévitable. Alors que le marché mondial se trouve réparti entre les grands capitaux et que la récession économique frappe parallèlement, toutes les possibilités d’avoir du profit se tarissent. Il n’y a pas d’issue que ce soit à travers la croissance accumulative ou la redistribution de la richesse connue. Dans un tel monde, il n’y a pas de place pour tous ou pour n’importe quel grand capital. C’est dans un tel contexte que surgit un nouvel impérialisme mondial. Dès lors, toute redistribution du marché implique une confrontation croissante entre les puissances et les capitaux les plus forts. Ce conflit extra-économique ne fait rien d’autre qu’accentuer la répartition du monde aux dépens de l’environnement productif et des revenus d’une majorité chaque fois plus importante, et par conséquent aux dépens de la capacité de consommation du monde entier. Cet état de fait entrainera une accentuation de la crise mondiale qui sera alors chaque fois plus vaste et plus profonde et à laquelle n’échappera ni le pays ou le capital triomphant. Leur unique victoire sera d’avoir été le dernier à perdre. La guerre ne fera qu’empirer les choses. Le retour de l’investissement productif devient alors une nécessité historique renouvelée. Sans cet investissement, point de salut pour personne, même pas pour le capitalisme triomphant.

Accumuler à partir de la concentration progressive de la richesse existante ne fait que la contracter. Accumuler à partir d’une redistribution des richesses sur le déclin suppose un travail chaque fois plus agressif et qui apporte des perspectives de croissance toujours plus mauvaises, y compris pour les vainqueurs. En d’autres termes, une dépression à l’échelle globale n’apporte aucun espoir de salut ni pour les pays les plus puissants, ni pour les entreprises les plus renommées et couronnées de succès. Et d’ailleurs, ces entreprises et ces pays qui ont le plus de succès lors de la conquête du marché mondial connaîtront en fin de compte la chute la plus forte. Lorsque l’économie mondiale se contractera, le commerce mondial se contractera le plus. L’unique issue pour chaque localité est d’encourager l’économie et la demande internes face à la demande externe. Lorsque le commerce international se contractera, les multinationales sont celles qui souffriront le plus. L’effondrement des « tours jumelles » WorldCom et Enron constitue en ce sens à peine la pointe de l’iceberg de l’effondrement économique des grandes multinationales. Une répartition des marchés existants basée sur la force militaire peut sauver une nation de la récession mais lui coûtera tout son entourage. Et nous le répétons, lorsque son entourage se dégrade, même pour cette nation triomphante le salut n’existe pas.

Afin d’éviter un effondrement total de l’économie mondiale, et à partir de là du capital lui-même, ce dernier devra coûte que coûte revenir sur les chemins de l’environnement productif. Dès lors que le « gâteau » diminue, il n’y a d’autre solution que de recommencer à faire un gâteau pour pouvoir accumuler à nouveau. Cependant, il ne sera possible d’accumuler dans ce domaine productif que si le capital parvient à augmenter le taux de profit de ce secteur. Lorsque la durée de vie moyenne des produits se réduit jusqu’à atteindre les limites historiques possibles, le capital se voit empêché d’apparaître comme un capital de stimulation pour l’espace productif. Autrement dit, un retour du capital vers cet espace s’avère impossible sans envisager un allongement de la durée de vie moyenne de la technologie elle-même, détruisant ainsi sa propre rationalité. Tant que le capitalisme s’accrochera à une redistribution chaque fois plus agressive des marchés, il continuera à s’enfoncer toujours plus dans la crise. L’unique voie de salut consiste à prolonger la vie de la technologie et par conséquent des produits en général. Cette politique permettrait de sauver le profit dans l’immédiat mais pas à moyen terme.

En augmentant la durée de vie moyenne des produits en général et de la technologie en particulier, l’investissement devient immédiatement plus rentable. La reproduction économique prend un rythme plus calme et cela lui permet de se mettre en harmonie avec la reproduction des forces naturelles, autrement dit elle devient plus durable. Cependant avec la diminution de la rotation du capital à partir de la prolongation de la durée de vie utile des produits, se produira également une contraction de la production de valeur dans le Nord. Les opportunités d’investissement – voire de réinvestissement – de capital dans l’environnement productif diminuent et parallèlement les opportunités de profit. Par exemple, si la durée de vie moyenne des produits est multipliée par deux, la création de nouvelle richesse est divisée par deux tout comme le travail nécessaire pour cela. L’unique issue pour obtenir une revalorisation de l’argent serait alors son orientation vers l’investissement productif dans les pays du Sud. Dès lors que la production en fonction de nouveaux besoins augmente dans le Sud, c’est un nouveau bien-être qui s’y installe. Si la durée de vie moyenne des produits est multipliée par deux, le travail nécessaire à leur production dans le Nord peut être réduit. La nouvelle richesse économique créée annuellement peut être limitée à la moitié sans que se produise une réelle perte de bien-être. Ce processus libère l’être humain du travail nécessaire pour vivre au quotidien, au lieu de le condamner au travail à perpétuité.

Si la nouvelle richesse produite chaque année est réduite à la moitié dans les pays du Nord, ce qui restera désormais est l’argent en tant que capital. Pour ne pas perdre sa valeur à l’avenir, cet argent va émigrer productivement vers les pays du Sud. L’unique moyen de ne pas se dévaloriser pour l’argent libéré dans les pays du Nord est d’entrer en relation avec le système productif des pays du Sud. C’est là que nait une sorte de solidarité inévitable entre les deux pôles. Les revenus et le travail productif augmenteront dans les pays du Sud alors qu’ils diminueront dans le Nord. Le résultat sera un équilibre rapide des revenus dans les deux sens. La coopération internationale consistera à mettre en place l’inévitable connexion entre l’économie de suffisance dans le Nord et l’économie du nécessaire dans le Sud. Cette solidarité inévitable entre Nord et Sud constitue l’unique échappatoire pour le Nord afin que le pouvoir d’achat ne s’envole en fumée. Cependant, à la longue, l’argent perdra sa fonction de moyen d’accumulation et sera de plus en plus réduit à sa fonction originelle de moyen d’échange de valeurs équivalentes.

Plus la durée de vie moyenne des produits et de la technologie s’allongera et plus l’innovation perdra son rôle de moteur de la concurrence. À cet instant-là, le savoir pourra être proclamé comme patrimoine de l’Humanité. La décision inéluctable de prolonger la durée de vie moyenne des produits et de la technologie limitera le réinvestissement ou l’accumulation dans le Nord et contraint à investir de l’argent et du savoir dans le Sud ; avec le transfert de ces deux facteurs dans l’environnement productif, l’inclusion et les revenus prendront rapidement leur essor dans le Sud. La seule base éventuelle pour justifier la concurrence résidera alors dans la qualité des produits. Si l’économie de suffisance continue à se développer plus que l’économie du nécessaire, la reproduction des forces naturelles sera plus durable, et la reproduction de l’argent en tant que capital deviendra moins durable. Dès lors, toute possibilité d’accumuler de l’argent disparaîtra. En d’autres termes, en essayant de la sauver c’est la rationalité économique à la base qui sera modifiée. Au milieu de la mort d’une rationalité existante surgiront et se développeront la conscience et la possibilité simultanée de mettre en place de nouvelles relations sociales de production qui ne seront plus basées sur la concurrence mais sur une solidarité inévitable. C’est alors que naissent les retrouvailles avec l’utopie au milieu de ce mouvement contradictoire.

2. Le regard vers le futur de l’Humanité à partir de son passé.

Afin de pouvoir mieux imaginer à quoi pourrait ressembler le futur de l’Humanité sous une autre rationalité économique, il est utile de nous pencher sur l’Histoire. L’Histoire de la rationalité économique comme un tout peut nous apporter des éléments importants sur la rationalité économique à venir. Une autre thèse classique de Marx consiste à affirmer que les nouvelles relations de production qui prennent naissance sur les anciennes seront plus développées que ces dernières. Ce plus grand développement des nouvelles relations de production par rapport aux relations antérieures se traduit par une plus grande liberté de l’espèce humaine, une liberté croissante qui se présente sur deux fronts : une libération relative de notre espèce face aux forces naturelles et une autre, relative, face aux êtres humains eux-mêmes et aux liens communautaires.
Marx évoque cette perspective historique dans L’idéologie allemande(1974, Cultura Popular, Mexico) mais la développe dans son œuvre Introduction générale à la critique de l’économie politique (1971, tome 1, Siglo XXI, Mexico) lorsqu’il se réfère aux différents modes de production qui caractérisent dans l’abstrait l’Histoire de l’Humanité. L’auteur part de la commune primitive, où s’impose obligatoirement le communisme en raison du manque de développement des forces sociales productives ; il continue avec le mode de production tributaire pour révéler la relative liberté des êtres humains de créer des relations sociales de production à partir d’une division sociale du travail. La libération des êtres humains par rapport aux forces naturelles, à partir de cette division sociale du travail, libère les êtres humains de cette obligation de créer des relations allant au-delà de relations communales. Cette liberté de l’espèce humaine face aux relations communales n’implique pas encore une plus grande liberté des êtres humains en tant que personnes. La négation absolue de cette liberté a plutôt été la réalité historique avec l’origine de l’esclavage. En regardant les modes de production esclavagistes et féodaux, nous constatons que la relation d’exploitation révèle son caractère individuel et révèle également que la croissante liberté des êtres humains en tant qu’êtres exploités. Le prochain saut qualitatif conçu dans l’Histoire est l’utopie d’une société libératrice.
Marx parcourt l’Histoire en abstrait pour y trouver de lois économiques qui projettent le futur de l’Humanité au-delà du mode de production capitaliste. On devine après le capitalisme une tendance menant à une société libératrice. Il est possible de discerner un nouveau communisme distinct du communisme primitif par le plein essor des forces sociales productives et parce que les êtres humains y bénéficient de la plus grande liberté possible en tant que personnes. Le socialisme réel qui prédomina au cours de l’histoire récente apparait comme la négation absolue de l’économie de marché. En remplaçant le marché par la planification, la nouvelle société devient systémique et non libératrice. Même si elle se base sur cette utopie, elle n’y correspond pas. La fin du socialisme réel signifia la fin des utopies comme le signale Fukuyama (1995). L’utopie n’est pas morte ; ce qui a disparu en fait, c’est l’utopie néolibérale. 150 ans après les écrits de Marx, l’utopie apparait comme une possibilité et un besoin historiques face à la crise actuelle du néolibéralisme. Il est nécessaire, afin de développer une plus grande capacité de projection vers la future rationalité économique de considérer le capitalisme comme un échelon de plus dans l’Histoire de l’Humanité ; en effet pour comprendre un futur saut qualitatif, il convient de comprendre les sauts qualitatifs du passé. Faute de prendre de la distance vis-à-vis de l’actualité, on ne peut imaginer ce pas vers le futur. Un regard qui va au-delà du capitalisme et de la modernité implique comprendre la rationalité économique sans cesse changeante dans l’Histoire.
Le processus de libération relative des êtres humains par rapport à la nature et aux êtres humains entre eux se trouve au centre de l’analyse de l’Histoire telle qu’elle est effectué par Marx. L’auteur perçoit la possibilité pour l’humanité de se libérer par rapport à la nature allant au-delà d’une simple domination de cette dernière, et d’une relation sociale simultanée entre les hommes qui dépasserait la simple exploitation. Ce communisme constituerait le point culminant de l’Histoire de l’Humanité. Le communisme primitif en serait le point de départ. En raison de la très marge de manœuvre très réduite de l’espèce humaine vis-à-vis des forces de la nature, son histoire commence avec un développement très fort des liens communaux. Les relations communautaires sont alors la première grande force productive qui permet que l’espèce humaine commence de manière primitive à façonner la nature externe afin de satisfaire ainsi ses besoins. En la façonnant, l’être humain modifie également sa nature personnelle. À partir de cette liberté réduite de l’espèce humaine face aux forces naturelles, existe une faible possibilité des êtres humains de se libérer des liens communautaires. On ne peut être un individu que tant qu’on appartient à une communauté. L’individu existe uniquement à partir de la société et non l’inverse. Le Bien Commun devient immédiatement un intérêt individuel. Il n’y a aucune possibilité de contradiction structurelle entre ces deux concepts.

À partir de la libération toute relative de l’Humanité vis-à-vis des forces naturelles, il est possible de concevoir une libération toute aussi relative des individus face à leurs liens communautaires. Cette libération de l’être individuel n’entraîne pas nécessairement une relation harmonieuse entre les humains. Au cours de l’Histoire c’est plutôt le contraire qui s’est produit. L’Histoire nous montre que la relative libération des individus vis-à-vis des forces naturelles, libère l’Humanité de son obligation de vivre en communauté et comme un être solidaire. Cette libération donne donc naissance aux conditions objectives pour l’exploitation d’êtres humains par d’autres. Il n’est pas non plus possible de comprendre l’Histoire de l’Humanité à partir de ce point comme étant la substitution d’une forme d’exploitation par une autre. Marx remarque dans l’histoire des formes d’exploitation de l’homme par l’homme une tendance à se diriger vers une société libératrice qui affranchit non seulement les êtres humains des relations d’exploitation mais aussi la nature d’une telle relation de domination.

Dans le mode de production tributaire (nommé à tort mode de production asiatique), les liens communautaires au lieu de disparaitre se réaffirment à une plus grande échelle à travers une division sociale du travail. Ce n’est que par le biais de cette coopération socialisée et plus vaste que l’Humanité parvient alors à contrôler les forces naturelles. À partir de grandes œuvres productives, les liens communautaires deviennent plus complexes. La division du travail en travail intellectuel, développé par une communauté supérieure, et travail manuel exercé par des communautés inférieures constituent un exemple sans appel de la domination exercée par l’Humanité sur les forces naturelles. Il n’y a pas d’espace pour le développement de l’individualité au sein de ces relations sociales. Il n’y a même pas la possibilité de développer des intérêts privés individuels qui s’éloigneraient des intérêts communautaires. Cependant, avec cette division du travail entre communauté supérieure et communautés inférieures, le Bien Commun de la société, tout comme l’unité des communautés, n’est pas immédiatement repérable. Le Bien Commun ne provient qu’indirectement et uniquement du résultat obtenu par cette division du travail.

Le résultat positif qui découle de la division du travail apparait dans le développement de la productivité du travail. L’augmentation de la productivité légitime la division du travail tandis que la baisse de productivité entraine une crise de légitimité. La division sociale du travail entre les communautés inférieures d’un côté la supérieure d’un autre côté crée l’opportunité d’avoir un conflit graduel d’intérêt au sein de la société. Les grands travaux liés au culte dans les sociétés théocratiques permettent à la communauté supérieure d’extraire des excédents des communautés de base. Tant que cet excédent approprié par la communauté supérieure n’augmente4 pas la base productive des communautés inférieures, le groupe supérieur est perçu comme improductif. La conséquence en est une détérioration de la base productive de la société prise comme un tout. La division du travail tel qu’elle existe perd sa légitimité et cela entraîne la perte de la raison d’être de la classe supérieure. Surgit alors un choc entre l’intérêt privatif du groupe supérieur et les intérêts de la communauté de base. En d’autres mots, ce choc conserve encore un caractère communautaire. L’exploitation de l’homme par l’homme ne s’affranchit pas encore des liens communautaires. La liberté des êtres humains de se lier entre eux à l’intérieur de la société, au-delà des liens de solidarité, a permis l’exploitation. Cependant, la forme d’exploitation ne se libère pas encore des liens communaux.
L’histoire postérieure des formations précapitalistes révèle que la relation d’exploitation se libère par la suite des liens communautaires. L’individualisation des relations sociales coïncide avec l’individualisation des relations d’exploitation. Pour la réalisation de cette étude historico- anthropologique (Dierckxsens, 1983) nous aurons recours à des auteurs comme Anderson, Bartra, Dobb, Duby, Godelier, Hobsbawn, Huberman, Kautsky, Pirenne et Terray entre autres. À partir de là nous définirons la rationalité économique de chaque mode de production à travers l’Histoire afin de pouvoir accéder à de meilleures projections pour l’avenir. Les lois économiques présentes derrière chaque mode de production nous amènent aux tendances nécessaires sous-jacentes. L’étude comparative nous révèle des tendances qui s’affirment dans l’Histoire de l’humanité.

à l’époque de l’esclavage, les liens sociaux d’exploitation entre les êtres humains cessent d’avoir des attaches communales et deviennent individuels. Les intérêts antagoniques apparaissent alors comme des intérêts de classe. La naissance de l’individualité dans la relation maître-esclave implique l’affirmation et la négation simultanées de la liberté en tant que personne. Il est impossible dans cette relation de concilier des intérêts qui sont ouvertement antagoniques. On ne peut concevoir de Bien Commun dans l’esclavage. L’intérêt de l’un consiste à nier catégoriquement celui de l’autre. Il s’agit d’une société qui refuse toute possibilité de développement de l’individualité des exploités. L’esclave, en tant qu’individu, est réduit au statut d’instrument de travail ; à une force productive sociale matérielle. Sur la base d’une privation totale de liberté en tant que personne il est impossible de concevoir une volonté subjective pour que l’esclave développe les autres forces sociales productives. En d’autres termes, c’est la relation sociale elle-même qui limite leur développement. La relation de production démarque ainsi ses propres limites.

L’évolution de la relation féodale, qui part de la corvée pour se transformer en rente payée en argent via la rente en produits, révèle la liberté progressive de l’individu exploité en tant que personne. Avec cette liberté progressive en tant que personne, la relation d’exploitation devient alors moins explicite. Dans le rente sous forme de corvée, la séparation entre le travail pour soi-même et celui pour l’autre est explicite. La relation d’exploitation requiert encore certains mécanismes extra-économiques pour lier le serf aux terres du seigneur. Autrement dit, la liberté comme personne demeure limitée. Dans le processus de rente en produits, le serf travaille toute la terre comme si elle lui appartenait puisque le produit de son travail semble lui appartenir en entier. Même s’il sait pertinemment qu’il doit céder une partie du produit de son travail au seigneur. La relation subjective avec les moyens de production est différente. La distinction entre travail pour soi et travail pour l’autre devient alors plus abstraite.
La rente en argent s’est développée à partir de la colonisation de terres nouvelles et lointaines. La colonisation en elle-même avait besoin d’un plus grand degré de liberté individuelle et l’éloignement entre le serf et le seigneur rendait contre-productif le paiement de la rente sous forme de travail. C’est avec la rente en argent que nait la division sociale du travail parmi les serfs : certains se spécialisent dans des produits et d’autres dans des articles différents, à partir de quoi le seigneur développe le commerce, d’où surgiront les corporations respectives. Par la suite arrive la spécialisation en objets d’artisanat et nait alors la ville, libérée des liens seigneuriaux. C’est alors que va se développer l’économie de marché. Avec l’introduction de la rente payable en argent, le seigneur se libère des aléas du marché et c’est alors que nait le paysan libéré des liens féodaux. Personne libre, le paysan vend le produit de son labeur au marché, mais doit payer un loyer en argent au seigneur pour l’utilisation d’une terre qui ne lui appartient pas. A partir de ce moment-là, le seigneur féodal acquiert un rôle nettement improductif dans l’économie de marché.
Avec cette relation de paysan libre qui loue la terre monopolisée par la classe improductive, la relation d’exploitation s’en voit modifiée. Il existe une relation subjective plus ou moins favorable entre travail pour soi-même ou pour quelqu’un. Le bilan entre les deux dépend dès lors des résultats obtenus par le paysan au marché. Cette relation devient encore plus abstraite, un fait qui contribue à rendre plus invisible la relation d’exploitation. Avec le capitalisme, la relation d’exploitation devient encore plus abstraite ; au niveau subjectif, il s’agit de l’opposé de l’esclavage. L’individu, en tant que salarié libéré de tout moyen de production, est à la fois libre mais obligé de vendre sa force de travail. Le salarié se sent non seulement libre en tant que personne mais aussi libre de vendre son travail où il le souhaite. Dans les faits cependant, il ne vend que sa force de travail et non son travail. Subjectivement il semble libre mais objectivement il se trouve au sein d’une nouvelle exploitation. Il est libre ou privé de tout moyen de production pour travailler, et ainsi obligé de vendre sa force de travail aux propriétaires qui monopolisent les moyens de production.

L’esclave croyait que tout travail réalisé était un travail pour l’autre. Il ne percevait même pas son propre entretien comme un travail pour lui-même. En raison de cette subjectivisation, il ne travaillait que sous la menace de la force extra-économique. Dans le système capitaliste, c’est le contraire qui se produit. Le salarié a l’impression d’être payé pour son travail et pas seulement pour le montant nécessaire qui permettra que resurgisse cette force de travail sur le marché. Le salarié a l’impression de ne travailler que pour lui et il ne perçoit pas où réside le travail pour l’autre. Il semblerait que les moyens de production eux-mêmes travaillent aussi et génèrent des revenus pour leurs propriétaires, que les machines travaillent et que leur travail ait plus de valeur que celui des ouvriers. Nous sommes là face à de l’animisme pur ; la forme d’aliénation la plus importante depuis la naissance de l’Histoire créée à partir d’une relation d’exploitation individuelle.

Avec le capitalisme, la société construite semble être l’opposé de la société primitive. Nous avons l’impression que la société moderne se construit à partir de l’individualité. Dans une économie de marché, le point de départ est l’intérêt individuel. Le résultat des liens commerciaux est présenté comme étant la société. Les intérêts individuels semblent être le point de départ. Apparemment la société se construirait à partir de l’individualité et non l’inverse. Cette conception de société constitue l’antithèse du concept de société dans la communauté primitive. La crise du capitalisme n’est pas seulement la crise d’une rationalité économique mais c’est aussi la crise de la modernité faute de réussir à construire une société à partir d’intérêts individuels. Le capitalisme, tout au long de son histoire, révèle une crise permanente lorsqu’il tente de construire une société à partir d’intérêts individuels. Ces crises périodiques de la société se manifestent notamment durant les grands cycles économiques. Avec l’expansion du capital privé dans des secteurs et des pays chaque fois plus nombreux, la crise s’internationalise jusqu’à devenir une crise de la société capitaliste à niveau mondial. La construction de la société à partir d’intérêts individuels dans le cadre d’une économie mondialisée démontrera, à partir de la crise actuelle, que je ne peux réaliser mon intérêt individuel que si je me solidarise avec l’autre. La solidarité devient inévitable.

La tendance à la négation de l’intérêt privé apparut avec la naissance du socialisme réel. Au milieu de la première guerre qui éclata pour la répartition du marché mondial, le capitalisme recula face aux puissances en conflit à partir de la naissance du socialisme réel. Dans l’histoire de l’Humanité, le socialisme réel constitue une négation absolue de l’intérêt privé à partir de l’économie de marché, il s’agit de la négation de ce marché global qui sert les intérêts du grand capital au profit d’une planification centralisée orientée vers les intérêts de la globalité. Cependant, en définissant le Bien Commun comme une centralisation sans véritable participation de la communauté des citoyens, la nouvelle société ainsi érigée ne peut pas non plus se développer en fonction de cette dernière. Le Bien Commun de la société se définit à partir d’un plan élaboré par l’élite au pouvoir. En d’autres mots, le marché total a tendance à être remplacé par le plan total. L’absolutisation du libre jeu des marchés privilégie la persécution de l’intérêt privé avec une telle ampleur que cela provoque une crise générale. Le socialisme réel inverse cette relation entre totalité et particularité en subordonnant complétant l’intérêt privé à l’intérêt social. Le Bien Commun ne se définit pas à partir de la communauté mais au cœur de l’élite dirigeante et pour elle-même. Le résultat contradictoire en est une société basée sur la planification pour les citoyens mais sans véritable participation de leur part.

Et c’est ainsi que, comme dans le mode tributaire où la communauté supérieure définit de manière centralisée le Bien Commun pour les communautés de base, le socialisme réel fait de même. Le mode de production tributaire constitua la transition d’une société primitive basée sur la solidarité nécessaire vers une société basée sur des relations individuelles d’exploitation. Le socialisme réel représente l’abandon historique des relations individuelles d’exploitation pour aller vers une société communautaire basée sur une nouvelle solidarité inévitable. Dans le socialisme réel, le Bien Commun es défini d’une manière centralisée pour tous les citoyens. La tendance de l’Histoire future sera la définition du Bien Commun avec une vraie participation à partir d’une démocratie radicale.
La réapparition de l’utopie n’implique pas seulement un épuisement de la rationalité économique en vigueur mais de la même manière la fin de la modernité. Dans sa phase dégénérescente, l’accumulation capitaliste non seulement détruit les forces productives naturelles mais en plus elle anéantit les forces productives sociales. À partir de l’époque de redistribution des marchés existants, et jusqu’à la seconde guerre mondiale, le capital revint inévitablement à l’environnement productif. Le taux de profit était alors en hausse en raison du raccourcissement de la vie utile moyenne des produits en général et de la technologie en particulier. La richesse naturelle et sociale, de par son contenu, périmait avec une vitesse accélérée ; cependant la richesse augmentait en termes de valeur et comme capital, et par conséquent le taux de profit. En augmentant la vitesse de la substitution technologique, c’est son coût qui augmente avec une rapidité croissante, alors que le coût du travail ne diminue pas dans les mêmes proportions. De là découle une baisse irréversible du taux de profit.

Avec la rationalité actuelle de substitution technologique, les forces productives sociales ne peuvent plus se développer. La relation sociale en elle-même devient contre-productive pour le capital. La prolongation de la durée de vie des produits technologiques devient inévitable, même si cela ne sert qu’à préserver le profit à court terme. Cependant, comme nous l’avons déjà vu dans le premier point, le faire équivaut à asphyxier la relation capitaliste. L’économie de la suffisance dans le Nord implique son contraire : l’économie du nécessaire dans le Sud. Apparait alors une solidarité inévitable au niveau macro-économique. Dans la lutte quotidienne pour la survie, cette solidarité existe d’ores et déjà dans la micro-économie dans tous les recoins des pays du Sud. Il est possible de discerner l’utopie d’une société libératrice en fonction de la vie en elle-même aussi bien humaine que naturelle. Se profile à l’horizon une société dans laquelle la solidarité entre les êtres humains dépasse l’exploitation. Une utopie viable surgit alors.

3. Travail productif et improductif dans la transition historique.

La montée en puissance et la chute des grandes civilisations au cours de l’Histoire sont étroitement liées au thème du travail productif et improductif. L’énoncé : les relations de production existantes deviennent à la longue u obstacle au développement des forces productives et cela se manifeste par le caractère improductif du travail qui devient prédominant lors de la phase finale d’un mode de production. Les concepts de travail productif et improductif transcendent le capitalisme. Ils sont présents dans toutes les cultures de l’Humanité, mais n’acquièrent une modalité spécifique que dans le capitalisme. Marx élabore cette thématique dans le premier volume de son œuvre Théories sur la plus-value et dans le deuxième tome du Capital.

À Travers l’Histoire, le travail improductif est associé avec le déclin des civilisations, tandis que le productif va de pair avec leur essor. Autrement dit, l’essor et la chute des élites au pouvoir dépendent de leur propre caractère productif. Dans chaque crise d’un mode de production, l’élite devient superflue en raison du caractère improductif qu’elle adopte durant cette phase. Les grandes civilisations précolombiennes, tout comme la civilisation de l’ancienne Égypte, de la Mésopotamie, de la Chine ancienne, vont toutes voir surgir et resurgir des dynasties à la suite l’une de l’autre avec l’apparition de grandes œuvres liées au culte et qui trouvent leur base économique dans les grandes œuvres productives qui les précèdent. Chaque expansion des forces hydrauliques crée une ascension des forces productives sociales et donne lieu à une nouvelle expansion « culturelle ». La dernière a tendance à contracter la base productive. Les œuvres (re)productives réaffirment le Bien Commun et légitiment la division du travail tandis que les œuvres liées au culte font apparaitre un conflit d’intérêts.

Plus les œuvres liées au culte sont somptuaires, et plus elles se développent aux dépens de la classe productive. Le conflit d’intérêts entre la communauté supérieure et les communautés de base devient évident en cas de famine, qui fait en outre ressortir le caractère improductif de l’élite au pouvoir. Le fait que la classe dominante reste au pouvoir met en danger la base productive des communautés. Cependant, l’absence de classe dominante constitue également une menace pour la préservation de la classe productive. La conséquence en est une crise cyclique du système en place. Une crise dans un centre de pouvoir a besoin d’un pouvoir neuf à même de restaurer les œuvres productives déjà existantes ou pour donner naissance à d’autres œuvres.
Le régime esclavagiste ne comporte aucun mécanisme naturel pour la reproduction de la force de travail. La reproduction des esclaves pour les maîtres ne peut être garantie que par l’existence d’une troisième classe sociale : les citoyens libres. La servitude pour dettes dont sont victimes historiquement les civils eux-mêmes possède sa limite objective : la menace pour la reproduction future de la main d’œuvre esclave. Que ce soit en Grèce ou à Rome, il fut nécessaire d’établir des limites dans le cas de la servitude pour dettes afin de préserver le remplacement des esclaves dans le temps. La guerre permanente constitue le mécanisme par excellence pour recruter de la main d’œuvre esclave. La demande ne peut être satisfaite que s’il existe une offre, et sur le marché personne ne se porte volontaire pour être esclave. La réduction en esclavage des populations conquises est l’unique modalité permettant de maintenir une « offre ». Dans la mesure où les esclaves ne se reproduisent pas biologiquement, la demande revêt un caractère permanent et par conséquent la guerre aussi. La guerre en elle-même constitue un travail improductif ; ce qui pour les conquérants apparait comme productif est en fait une perte de richesse pour les vaincus.

La guerre est productive aux yeux des conquérants tant que ses coûts sont largement compensés par le butin et le recrutement forcé d’une main d’œuvre d’esclaves. À l’inverse, le coût lié à la défense devient improductif. Pour les conquis, le panorama est totalement à l’opposé. En fait dans la pratique, la capture d’esclaves et le butin ne sont rien d’autre qu’une redistribution forcée de la richesse déjà existante ; il ne s’agit en aucun cas d’une création de nouvelle richesse. La demande d’esclaves augmentera à grande échelle au fur et à mesure que l’empire esclavagiste s’agrandira. Le coût de la guerre grimpe donc en fonction de l’élargissement de la relation esclavagiste. Un esclavagisme à grande échelle se nourrit de conquêtes également à grande échelle. Lorsque la durée de vie moyenne des esclaves raccourcit suite aux mauvais traitements, le retour au champ de bataille s’accélère. Surgit donc au milieu de tout cela le besoin d’avoir recours à une troisième classe, ceux qui meurent à la guerre. Les citoyens se reproduisent artificiellement en intégrant parmi eux les peuples conquis qui leur ont peu ou pas résisté. La reproduction à grande échelle de l’octroi de la citoyenneté est vitale pour lever des impôts et recruter des guerriers qui s’avèrent indispensables à la perpétuation de la guerre.

Les coûts de la guerre et de la défense ont tendance à augmenter avec chaque agrandissement de l’empire. Plus l’empire devient vaste et plus le coût de la guerre croît plus rapidement que le bénéfice en résultant, l’apport d’esclaves. Si l’offre d’esclaves diminue face à la demande existante, leur prix est à la hausse. Lorsque le coût du conflit dépasse le bénéfice à en tirer, nous nous trouvons face à une crise de reproduction de la relation esclavagiste. L’unique solution est d’encourager la reproduction biologique des esclaves. Cependant pour cela il est nécessaire que l’esclave ait accès à des conditions objectives de reproduction de sa vie : il s’agit généralement d’un accès à la terre. Mais pour y parvenir, il faut leur accorder une plus grande liberté en tant que personnes. Surgissent alors la liberté et le colon et l’esclave disparait.
Dans cette conjoncture, la rationalité économique change de même que la relation d’exploitation. Non seulement on s’achemine vers une disparition des esclaves, mais en plus les esclavagistes eux-mêmes disparaissent. Avec la chute du commerce des esclaves, le travail lié à la défense de l’empire devient improductif. L’entretien de l’empire en fonction des patriciens est alors une dépense improductive. L’autosuffisance de chacune des provinces périphériques devient un besoin inévitable. Alors que l’empire croît en donnant naissance à des provinces auto-suffisantes de plus en plus nombreuses, le centre de pouvoir perd toute force unificatrice basée sur l’économie de marché esclavagiste. L’empire se désintègre tout d’abord dans le secteur qui connait le retard commercial le plus fort : l’Occident.
Durant le féodalisme, le serf de la glèbe se vendait avec les animaux et les terres du seigneur, et sa liberté ne se distinguait de celle de l’esclave que parce qu’il avait le droit de se reproduire. Cependant, la plupart des serfs disposait d’une parcelle pour leur usage personnel en contrepartie de laquelle ils payaient au seigneur un loyer en travail. Avec l’accroissement de la force productive la plus élémentaire, la population en elle-même, de nouveaux villages naissaient. Sous la houlette des seigneurs, ces travaux productifs se réalisaient dans des endroits toujours plus loin et moins accessibles. Le passage de la rente sous forme de travail à la rente en produit est lié au développement de ces nouveaux villages, c’est-à-dire à l’élargissement de la base productive.

Les seigneurs encaissaient la rente sous la forme de produits faciles à commercialiser dans un système en plein essor. Les serfs les plus spécialisés dans les tâches de transport disposaient de fait d’une plus grande liberté de mouvement. Les commerçants s’installaient hors des gros bourgs médiévaux transformés en villes. Les serfs de la glèbe spécialisés dans l’élaboration d’objets artisanaux pour les cours féodales acquièrent alors une plus grande liberté en tant que personnes. Au lieu de fournir les cours avec le travail artisanal grossier de leurs propres serfs, les seigneurs tendent à acheter les objets sur le marché, contribuant ainsi à accentuer la division régionale du travail artisanal. Avec l’économie de marché, les habitants des nouvelles villes obtiennent des droits économiques, sociaux et politiques. Nait alors la bourgeoisie avec son propre gouvernement politique.
D’un autre côté, les villes ont besoin de plus en plus de produits issus de l’agriculture et de l’élevage et une demande massive de laine mène à la mise en place de clôtures autour des terres communales qui vont donner naissance aux grandes exploitations agricoles et d’élevage. Les commerçants organisés en corporations sont les acteurs les plus dynamiques de l’économie de marché à partir d’une division régionale du travail. Les corporations d’artisans n’exercent pas de contrôle sur les marchés éloignés. Afin de ne pas être subordonnés aux commerçants, les artisans ont tendance à être protectionnistes, et pour cela ils régulent leur production, fixent des limites, introduisent des contrôles de qualité, etc. À partir du protectionnisme, il devient plus difficile d’acquérir la citoyenneté. La migration des serfs cers les villes s’en trouve bloquée, fermant ainsi les portes de la liberté. Dans cet environnement il est possible d’accorder la liberté aux serfs en tant que personnes, une transition qui se produit avec le passage de la rente sous forme de produits à la rente payée en argent. Les seigneurs féodaux révoquent le droit à vie sur la terre qui dès lords est louée au plus offrant. Avec la rente en argent, le rôle des seigneurs féodaux acquiert un caractère nettement improductif. Les paysans s’intègrent à l’économie de marché comme acteurs libres. Cependant, le capital commercial et usurier tend à éloigner de leur terre - c’est à dire des moyens de production – les nouveaux producteurs libres. Avec leur liberté, les personnes n’ont au bout du compte que leur force de travail à vendre sur le marché.

Face à un protectionnisme croissant, les commerçants se spécialisent dans l’achat et la vente de produits exotiques dont la principale clientèle est la noblesse, mais le commerce se déroule au-delà du continent. L’Occident a peu de choses à offrir à l’Orient et l’argent a donc tendance à partir vers l’Est, ce que les états chercheront à freiner avec le pillage de l’or et de l’argent en Amérique Latine. L’affluence massive de ces métaux générera une inflation galopante en Europe. Les seigneurs improductifs qui vivaient de rentes plus ou moins fixes en souffrirent les conséquences et la vente massive de terres par la petite noblesse devint un phénomène commun qui donna naissance à la grande exploitation agricole orientée vers le marché et qui se base sur la force du travail salarié. Les commerçants décident de donner de la matière première aux paysans appauvris et sans accès aux prés communaux. C’est la naissance de l’industrie à domicile : avec leurs outils rudimentaires qu’ils utilisent pour tisser leurs propres vêtements, les paysans commencent à travailler pour le compte du commerçant industriel qui réunit tous les travailleurs dans une seule manufacture, créant ainsi la relation capitaliste. La noblesse qui vivait de rentes improductives s’éloigne chaque jour un peu plus de l’économie de marché.
La crise actuelle du capitalisme apparait également à partir de la hausse du travail improductif par rapport au productif. Après une politique économique axée sur l’accumulation de capital tiré de la croissance économique, le néolibéralisme s’orienta vers la croissance du capital transnational et financier aux prix d’une concentration des revenus et des marchés dans chaque fois mois de mains. Ce modèle accumulatif est mieux connu sous le nom de mondialisation, une guerre économique pour obtenir les marchés existants entre les multinationales. Un tel processus de concentration de la richesse n’est pas durable. Avec l’annonce concrète d’une récession simultanée aux Etats-Unis, en Europe et au Japon à la fin de 2001, la répartition du marché et des revenus mondiaux atteignirent leur limite. Une répartition des revenus mondiaux en baisse ne fait qu’accentuer et prolonger la récession mondiale qui débouche sur une dépression économique. La croissance de quelques pays aux dépens de tous les autres ne représente pas une solution durable. À long terme, ce « sauve qui peut » ne sauvera même pas les triomphateurs car ils minent eux-mêmes leur environnement économique.

Ce n’est pas la première fois que l’économie mondiale entre en récession. Depuis les débuts du capitalisme, nous pouvons observer ces crises cycliques. Ces cycles dans les pays industrialisés sont mois communs et plus récents dans l’Histoire du capitalisme mais ils semblent coïncider chaque fois plus avec la mondialisation de l’économie. De cette manière, l’ampleur et l’échelle des récessions tendent à s’accentuer. C’est à la fin du 19ème siècle que se déclencha la première récession internationale qui toucha simultanément un tiers des pays centraux. La récession économique de a première guerre mondiale toucha 50% de ces pays et la Grande Dépression des années trente du vingtième siècle en frappa 75% sans compter les pays périphériques. En se synchronisant dans l’espace et le temps, les récessions gagnent en intensité. La récession actuelle, dans une économie mondialisée, n’épargnera pratiquement personne et promet d’être encore plus désastreuse que jamais dans l’Histoire du capitalisme.
Au cours de cycles économiques prolongés, les périodes de hausse se caractérisent par des taux de profit galopants et par leur chute. Une reprise avec une phase expansive du capital productif découle généralement d’une nouvelle révolution technologique et chaque période de chute vient habituellement de la redistribution des revenus et du marché existants. Les cycles économiques semblent continus. Vu de cette manière, le capitalisme se montre capable de sortir de chaque crise grâce à de nouveaux progrès technologiques. C’est de cette manière que se maintient l’expectative selon laquelle la technologie sauve toujours le taux de profit. Avec cela, le capitalisme se renflouerait à la fin de chaque période de récession et seul un facteur externe pourrait stopper la rationalité capitaliste, une conviction partagée par la gauche traditionnelle. L’épuisement de la rationalité capitaliste n’est pas conçu comme pouvant être une transition vers une nouvelle forme d’organisation sociale.

Cependant, de manière paradoxale, la substitution technologique est si rapide que la durée de vie utile moyenne des produits technologiques est réduite presque à zéro. La réduire encore plus s’avère impossible. La rapidité de substitution a un coût de production qui n’est plus compensé par des réductions de coût du travail qui rendraient possible cette innovation. Par conséquent, le taux de profit ne pourrait qu’augmenter si la durée de vie des produits s’allongeait. La fuite de capitaux vers des investissements qui encouragent la concentration des richesses et du marché existant et avantagent le capital transnational d’une nation hégémonique ne peut être une issue qu’à court terme. Le « sauve qui peut » dérive en néofascisme. Seul un petit nombre bénéficiera de cette guerre pour se répartir le monde, ce qui implique une aggravation de la récession mondiale. En agissant ainsi, le pays agressif mine son propre environnement. Plus sa politique sera unilatérale et plus il devra assumer seul le coût improductif d’un conflit avec des fronts ouverts contre le monde entier.

C’est dans cette conjoncture et avec beaucoup de souffrance que naitra, y compris chez les plus réactionnaires, la prise de conscience de que faute d’accorder un espace au développement des économies nationales et locales nul ne s’en sortira. Si le capital transnational survit à une récession mondiale en tant que capital, cela dépendra de sa capacité à se lier une fois de plus au secteur productif. Sans un allongement de la vie de la technologie, la production ne pourra pas être rentable. En la prolongeant, la possibilité d’accumuler disparaitra. La croissance économique diminue dans la même proportion que l’allongement de la durée de vie utile des produits et de la technologie. Le véritable bien-être augmentera dans un contexte d’accumulation négative du capital. De cette façon celui-ci s’annulera et demeurera hors-jeu. Les forces progressives de l’Humanité proclameront la naissance d’une nouvelle société. L’utopie deviendra alors réalité. Ce saut qualitatif est proche et si nous ne le distinguons pas encore, cela s’explique par l’obscurité de la nuit dans les instants qui précèdent l’aube.

CHAPITRE I

RACINES HISTORIQUES DU PROCESSUS DE LIBÉRATION DE L’HUMANITÉ

1. LA LIBERTÉ RELATIVE FACE À LA NATURE, À PARTIR DU BIEN COMMUN.

Sur le plan biologique, l’espèce humaine fait partie de la nature dans la mesure où l’être humain est un être naturel matériel et concret, issu de processus naturels inconscients. En tant qu’être naturel vivant, tout comme la vie sauvage, l’espèce humaine ne peut subsister qu’en entrant en interaction avec son environnement. En tant qu’être naturel actif, tout comme le règne animal, l’espèce humaine assure son interaction avec la nature grâce à sa propre activité vitale. Cependant, elle possède une caractéristique générale qui la distingue des autres espèces animales : l’être humain ne s’approprie pas directement les fruits de la nature. L’interaction de l’être humain avec la nature consiste en une appropriation par intermédiaire. Ce processus par intermédiaire, à double aspect, est généralement nommé production et reproduction de la vie concrète.
L’être humain s’approprie certains fruits de la nature pour les transformer en outils de travail qu’il utilise par la suite dans son interaction avec la nature afin de s’approprier avec plus d’efficacité ses moyens de subsistance. Cette appropriation par intermédiaire des fruits de la nature se nomme le travail. Les instruments de travail, et le processus conscient de savoir ce que son développement implique, sont des forces productives créées par l’espèce humaine. L’essor des forces productives, qui suppose savoir et conscience, est un produit de l’espèce humaine et possède donc un certain caractère social. Ces forces productives sociales apportent une plus grande productivité au processus d’appropriation, le travail, que lorsque cet intermédiaire n’existe pas.

Au fur et à mesure que se développa l’Humanité au cours de l’Histoire, ces forces productives sociales, bien qu’elles aient été primitives à leurs débuts, se distinguèrent clairement des forces naturelles. L’emploi ou l’utilisation consciente des forces naturelles au cours du processus de travail les transforme en forces productives naturelles. Parler de forces productives naturelles sans cette présence intermédiaire et consciente des forces naturelles, n’a aucun sens. Grâce au développement des forces productives sociales, l’être humain s’affranchit de sa dépendance initiale absolue vis-à-vis des forces naturelles. À partir du développement des forces productives sociales, l’espèce humaine obtint une liberté relative face aux forces naturelles, liberté produite par l’espèce humaine au cours de son Histoire.
L’action, en ayant recours à des intermédiaires, de l’être humain avec la nature est inconcevable dans sa phase initiale sans que les êtres humains aient établi d’étroits liens de coopération entre eux. La production est un processus d’interaction de la communauté, prise comme un tout, avec la nature. Durant l’Histoire de l’humanité, l’entité communautaire n’apparait pas comme le résultat mais comme la condition requise pour l’appropriation collective de la nature. Le comportement très limité des êtres humains face à la nature conditionne le comportement tout aussi limité des humains en tant qu’êtres individuels. Historiquement, l’être humain apparait comme grégaire puisqu’il peut uniquement se reproduire en tant qu’individu à partir et à l’intérieur des étroites limites de la communauté. L’intérêt individuel ne peut pas encore s’exprimer, et si cela se produisait de manière primitive, cela me pourrait être qu’à travers l’intérêt de la communauté prise comme un ensemble. Autrement dit, le Bien Commun est immédiatement un intérêt individuel. Il n’existe pas encore de lieu pour séparer les deux intérêts et encore moins pour qu’il existe une contradiction structurelle entre l’intérêt individuel et le Bien Commun. L’individu, en tant que catégorie d’analyse, n’existe pas ou existe uniquement comme négation. En d’autres termes, l’individu n’est a priori pas une catégorie d’analyse dans l’Histoire de l’humanité mais plutôt son résultat spécifique.

La communauté en elle-même, et la conscience du besoin de coopérer au cours du processus d’appropriation par intermédiaire de fruits de la nature, apparaissent sous cette forme comme la première grande force productive sociale. Sans coopération directe et une conscience du besoin de la nature, il est impossible pour l’individu de survivre dans son environnement naturel. Sans elle, il n’y a pas de place pour le développement des autres forces productives sociales. Avec l’essor postérieur des autres forces productives sociales, les relations sociales primitives tendent à se tarir et à se modifier. Au cours de ce lent processus historique, l’être individuel se libère de manière relative face à la dépendance absolue de la communauté. L’individualité est donc le produit de l’histoire de l’Humanité en elle-même et non son antécédent. Les cérémonies intégratrices dans les communautés primitives expriment une conscience tout aussi primitive de la libération restreinte de l’être humain par rapport aux forces de la nature et de la libération limitée de l’être individuel dans le cadre de sa relation inséparable avec la communauté. Le développement de l’individualité, quelles que soient ses limites, n’est possible en d’autres termes qu’à partir de la société. Sans société, il n’existe aucune individualité imaginable.
Les relations entre les êtres humaines sont comme des relations sociales dans un double processus d’intermédiarité avec la nature : à travers les relations sociales de production et à travers le développement des forces productives sociales. Les relations existantes entre les êtres humains dans le cadre de l’appropriation de la nature cessent d’être de simples relations naturelles et deviennent des relations sociales de production. Les relations naturelles de parenté, dans leur mode conscient, se constituent en relations sociales qui ont tendance à se développer et à se modifier. Ces relations sociales s’expriment non seulement dans le processus d’appropriation indirecte (production) mais aussi dans le processus de distribution du produit obtenu. De même que l’appropriation d’une portion de territoire par un groupe (de cueilleurs de fruits sauvages et de chasseurs d’animaux inoffensifs) est immédiatement collective, la distribution du produit obtenu l’est aussi. La horde, en tant que la forme de société humaine la plus primitive, fonctionne comme une unité directe de production et de consommation, sans aucune division du travail. Sans cette dernière, les unités de production et de distribution du produit obtenu sont généralement les mêmes.
Hautement dépendantes de ce qu’offre la nature, les groupes migrent collectivement et presque quotidiennement afin de s’approprier les fruits de leur territoire marqué, c’est-à-dire approprié comme collectif. Il n’y a aucune place pour des membres improductifs. Le groupe se déplaçant de manière plus ou moins permanente, les naissances ont lieu de forme consciemment espacée et il n’est pas rare que soit pratiqué l’infanticide en cas de naissances rapprochées ou de jumeaux. Il n’y a pas non plus de place pour les membres âgés ou invalides, mais leur abandon s’explique par l’impuissance de l’espèce humaine face aux forces naturelles et leur faible liberté vis-à-vis de ces dernières. D’où l’infime libération des membres de la communauté du travail collectif. Il n’y a pas de possibilité de se libérer du travail collectif, ce qui requerrait un plus grand développement des forces sociales productives. Les outils de travail sont très rudimentaires et doivent être recherchés et/ou fabriqués dans chaque endroit. Face à de telles circonstances, il est impossible de s’affranchir du travail productif quotidien. Il manque un excédent de production conservable pour que démarre ce processus de libération.

Toute production humaine est une appropriation de l’individu au sein d’une société déterminée et par son intermédiaire. Dans le sens le plus littéral, l’être humain est non seulement un animal social mais également un être social qui ne peut s’individualiser comme individu, autrement dit se libérer, que lorsqu’il vit en société (Marx, 1971 ; I : 4). Au fur et à mesure que l’espèce humaine modifie la nature pour produire et reproduire sa vie concrète par le biais du développement des forces sociales productives, elle se libère peu à peu des forces naturelles. Le développement des forces productives sociales implique un processus de libération relative de l’espèce humaine vis-à-vis des forces naturelles, processus qui génère un autre processus de libération face aux relations sociales initiales. Au cours de ce processus historique, l’être individuel se libère d’une manière relative de la communauté. Le Bien de la Communauté, le Bien Commun, cesse immédiatement d’être le Bien Individuel, ou, dit d’une manière, le Bien Individuel peut se séparer du Bien Commun. La contradiction entre intérêts privés, et entre l’intérêt privé et le Bien Commun sont, en ce sens, un résultat historique et non un point de départ de l’Humanité. Il ne s’agit pas là d’un résultat historique qui se fige, c’est en plus un résultat historique transitoire qui incite à se projeter dans le futur (Marx, 1971 ; I : 3-4). Autrement dit, approfondir l’Histoire permet de voir l’avenir.

Les trois étapes – forces productives sociales, relations de production et prise de conscience de ces dernières – peuvent et doivent entrer en contradiction (Marx, 1971 ; I : 33). Lorsqu’elles atteignent un certain degré de développement, les forces productives sociales entrent en contradiction avec les relations de production existantes. Au lieu d’augmenter la productivité du travail, ces forces deviennent des obstacles (Marx, 1971 ; 183). De la mort des relations sociales existantes, naissent et surgissent d’autres relations nouvelles et plus développées. Plus grand est le développement des nouvelles relations par rapport aux anciennes, et plus importante est la libération de l’espèce humaine dans les deux sens : une plus grande liberté face aux forces naturelles et une plus grande liberté en tant que personne au sein de la société, les deux étant relatives. Marx essaie, tant dans l’Idéologie allemande que dans les Grundrisse de chercher un fil conducteur dans l’Histoire de l’espèce humaine qui nous permettrait de nous aventurer dans le futur de l’Humanité. Il ne s’agit pas là d’une méthode idéaliste, mais de la méthode d’analyse mieux connue sous le nom de matérialisme historique.

Dans la tradition du socialisme réel, le matérialisme historique perdit beaucoup de sa vitalité et de sa créativité lorsqu’il acquit un caractère absolu et restrictif. Ceux qui n’adhèrent pas à notre pensée sont contre nous, le même pêché de la pensée unique et néolibérale. La pensée fondamentaliste est restrictive et absolue. Face aux récentes et importantes contradictions qui touchent l’Humanité, nous nous trouvons dans un moment historique pour récupérer la pensée inclusive et transformatrice que Marx traça. La contradiction entre les forces productives sociales et les relations de production a lieu tout au long de l’Histoire de l’Humanité. Approfondir cette contradiction nous permet non seulement de comprendre, mais aussi de prédire le déroulement et de trouver une certaine logique dans le processus de destruction et de reconstruction permanentes des relations de production à travers l’Histoire. Nous pouvons ainsi nous aventurer dans de futures et possibles relations sociales alternatives. Notre intérêt est de sauvegarder l’utopie à partir des racines de l’Humanité.

Pour que la communauté primitive puisse continuer à exister en tant que telle selon l’ancien système, il est nécessaire de disposer de la reproduction de conditions subjectives pré-requises. La seule évolution de la population vers le statut de groupe, c’est-à-dire le développement quantitatif de cette singulière force productive à l’origine des autres forces productives sociales, supprime graduellement et obligatoirement ces conditions. La coopération pour la cueillette exige un nombre minimum d’individus en deçà duquel le groupe met en jeu sa survie. Cependant la nature en elle-même se charge de tracer une limite supérieure. Lorsqu’un groupe dépasse ce chiffre, il y a alors une surpopulation relative par rapport aux propres forces naturelles. La force productive sociale la plus primitive s’est tellement développée, dans le cadre de la relation sociale existante (la coopération directe), que la productivité du travail diminue. La nature et le résultat quotidien obtenus par la communauté ne se reproduisent pas assez vite pour permettre la reproduction du groupe. Celui-ci n’a alors pas d’autre solution que de se scinder.
À partir de ce moment abstrait de l’Histoire, nous nous trouvons face à deux groupes ou plus qui peuvent s’approprier d’un territoire plus vaste. La même modification dans la relation de production, même si elle nous semble simple, permet une appropriation plus étendue de la nature. La nouvelle communauté élargie s’approprie de ses fruits de manière séparée mais complémentaire. Il n’y a pas de droits exclusifs sur les fruits et le territoire plus vaste L’appropriation des fruits de la nature se fait avec plus d’intermédiarité. Les différents groupes opèrent séparément dans des territoires différents, mais aucun ne possède des droits exclusifs ou privatifs sur son secteur et en fait les groupes s’y déplacent sans patrons privatifs. L’unité de distribution apparait plus vaste que l’unité de production. Ce fait est évident à travers les échanges cérémoniaux de produits entre groupes, échanges qui constituent une libération face aux forces naturelles. En temps de pénurie, la coopération mutuelle sert d’amortisseur contre la disette.

L’indépendantisation relative d’un groupe face à un autre, même si elle est limitée, le rend relativement indépendant face aux forces naturelles. Cette indépendantisation relative de chaque groupe vis-à-vis de la nature n’est possible que si le caractère solidaire et réciproque de la communauté, en tant qu’ensemble, est renforcé. Les nouvelles relations communautaires devinrent plus complexes, se modifièrent même si elles ne disparurent pas en tant que telles. Les droits réciproques sur le territoire et le produit obtenu se reflètent dans des relations de parenté entrainant des droits réciproques. Le groupe se sous-divise en lignées et leur union se réalise à partir d’échanges matrimoniaux et cérémoniaux. C’est à travers la complexité croissante de ces relations de parenté que transparait leur plus grand caractère social. Ce sont ces nouvelles relations sociales qui affranchissent le groupe en tant que groupe des forces naturelles et de la communauté elle-même en tant que tout. Mais cela signifie également que cette relative liberté n’est possible qu’à partir de la société considérée dans son ensemble.
C’est à partir des liens étroits existants entre les groupes d’une communauté plus grande ou d’une tribu que peut se mettre en place une coopération de travail plus complexe. De cette manière, le passage de la chasse à une activité à plus grande échelle requiert et permet à la fois une coopération plus élargie allant au-delà du groupe. Au sein de cette nouvelle relation sociale, il est possible d’exploiter la nature d’une manière plus intégrale. Cette plus grande maitrise de la nature permet un état semi-sédentaire de la population, une plus grande sédentarisation qui permet à son tour un plus grand développement des outils de travail. Cet essor des forces productives sociales permet quant à lui d’augmenter la population en termes quantitatifs. Les groupes se séparent et la tribu s’agrandit. Avec les migrations de groupes au-delà d’une certaine distance, la coopération intensive devient plus difficile. Les contacts perdent leur caractère régulier et se font sporadiques.

Non seulement les groupes sont non seulement limités dans leur taille, mais c’est aussi le cas de la tribu ce qui entraîne la formation de différentes tribus, éventuellement mais pas obligatoirement, réunies au sein d’une confédération. La propriété collective s’arrête là où commencent les liens tribaux. La propriété collective de la tribu devient privée face à des tribus qui ne sont pas unies par les liens du sang. Si nous admettons d’un point de vue très conservateur que l’Humanité existe depuis un million d’années, nous devons conclure que depuis 980 000 années, c’est-à-dire 98% de son existence au minimum, elle n’est pas allée au-delà de ce stade de développement.
Le développement de la pêche ou de la chasse permet un plus grand degré de sédentarisation à partir duquel une plus grande exploitation de la nature est possible, exploitation rendue nécessaire en raison des possibilités limitées de cueillette des peuples sédentaires. La chasse (activité plus masculine) permet la sédentarisation alors que la cueillette (activité féminine) requiert une plus grande mobilité. Cependant, la même libération relative des peuples chasseurs ou pêcheurs (avec des échanges matrimoniaux patrilocaux) vis-à-vis de la cueillette de fruits sauvages (basée sur l’échange matrimonial matrilocal) permet une plus grande division du travail. Le développement de la chasse et de la pêche permet la migration de populations vers des régions plus pates pour ces activités et moins propices à la cueillette. Cela permet également un saut qualitatif de la cueillette vers l’agriculture. Le maintien relatif des chasseurs et des pêcheurs sur un même territoire permet non seulement la concentration de plantes et leur culture mais aussi l’exige lorsque les plantes utilisées pour la cueillette sont épuisées (Dierckxsens, 1983 : 32). Les semailles augmentent tout autant la possibilité d’occuper la terre que leur exploitation là où les forces naturelles sont moins développées. Avec l’essor des forces productives sociales, l’espèce humaine se libère de la nature la soumettant à sa volonté.

Le développement de l’agriculture semi-migratoire, et l’état de semi-sédentarisation en découlant, rendent possible un accroissement des outils et donc l’augmentation de la population. Une nouvelle contradiction surgit alors tôt ou tard : une sédentarisation progressive est nécessaire pour développer l’agriculture alors que pour développer la chasse une plus grande mobilité est requise. La chasse intensive sur un territoire établi implique la disparition progressive de la faune. En demeurant dans le même endroit par contre, la domestication des animaux et l’élevage deviennent avec le temps une possibilité et un besoin. Historiquement, l’élevage d’animaux remplace la chasse de la même manière que l’agriculture résulte de la contradiction entre l’humain et l’environnement. La domestication des animaux rend possible la pratique du pâturage et la migration plus ou moins permanente vers des terres plus arides, là où l’agriculture est moins prospère. Chaque nouveau bond dans le développement des forces productives non seulement équivaut une plus grande liberté de l’espèce humaine face à la nature mais entraine également d’étroites relations de coopération directe.
Cette évolution dans l’abstrait de l’Histoire de l’Humanité dans son ensemble ne signifie pas que des cultures concrètes soient passées ou aient dû passer par toutes ces étapes. Après avoir atteint un certain niveau de développement des forces productives sociales, certaines cultures se trouvant à un niveau inférieur peuvent tout à fait assimiler des forces productives sociales qui correspondent à un niveau de développement supérieur. Les faits antérieurs impliquent que des sauts qualitatifs peuvent se produire dans l’Histoire concrète de certains peuples. Ce qui nous intéresse ici, c’est tout à la fois une étude anthropologique de cultures concrètes mais aussi comprendre, dans l’Histoire de l’homme, comment l’être humain a pu se libérer du caractère absolu des forces naturelles à travers le développement des forces productives sociales qui ont permis à l’Humanité de migrer durant des milliers d’années vers des régions plus périphériques où les forces naturelles étaient moins abondantes. Cela reflète le processus de libération de l’Humanité face aux forces naturelles.

Jusqu’à cette étape de l’Histoire, le processus de libération a été mené à bien grâce à des relations communales dont les liens deviennent chaque fois plus complexes. Cette complexité génère plus de liberté pour certaines communautés que pour d’autres, mais elles ne peuvent exister qu’en faisant partie intégrante de l’ensemble. La liberté communale privée est uniquement produite par l’appartenance à la société conçue comme l’ensemble des communautés. La société n’est pas la somme de toutes les communautés privées mais elle les transcende et leur donne vie à toutes. Appartenir à une communauté plus complexe est la condition fondamentale pour s’affranchir en tant que communauté plus petite. Il n’existe pas encore de différence entre le Bien Commun de la société et l’intérêt individuel ; cela continue à être directement un intérêt individuel, c’est à dire qu’il n’existe aucune possibilité de séparation entre les deux et pas d’intérêt privé allant au-delà du Bien Commun.
La solidarité continue à être une condition indispensable pour la reproduction quotidienne de la vie concrète. Le processus historique qui permet la libération relative de l’individu par rapport aux liens communaux requiert un certain niveau des forces productives sociales. C’est précisément à travers la coopération élargie et la division sociale du travail que la société se divise en son sein. À partir de là, le Bien Commun perd de sa visibilité. Les intérêts privés de certaines communautés peuvent entrer, et entrent, en conflit avec les intérêts d’autres groupes comme nous allons le voir. Le processus de libération potentielle de l’Humanité, dans lequel certaines communautés se libèrent d’autres, et la libération future des individus des liens communautaires, passe par son contraire : le refus de la libération de la majorité en échange de la « libération »de quelques minorités. Ce processus de libération, construit sur le refus de la libération des majorités, marque le processus postérieur de l’Histoire.

Cependant, au cours de ce processus de négation de la libération des majorités, se détache une tendance que Marx a déjà rapidement signalée. Le chemin vers la libération individuelle passe par la négation de la société pour réaffirmer l’individualité. L’inversion de la relation entre société et individualité s’accomplit complètement avec l’apogée de la modernité, où la société est perçue comme étant le résultat exclusif de l’individualité. À partir de cette dernière, la société conduit historiquement vers une individualité sans société. La crise de la modernité a atteint les limites du possible, et le futur de notre Histoire semble indiquer qu’il ne pourra y avoir de pleine individualité qu’à partir d’une société libératrice. La réponse historique du socialisme réel est la négation absolue d’une société construite à partir de l’individualité et cette inversion conduit à une société sans individualité. Le projet dialectique du futur de l’Humanité semble nous mener, d’un point de vue axé sur la synthèse historique, vers l’individualité en partant de la société. L’utopie de la société libératrice réside en elle-même : c’est comme retourner à l’essence de la relation sociale et solidaire de la communauté primitive, mais cette fois avec un complet développement des forces productives sociales.

2. LA LIBERTÉ RELATIVE DE S’ÉLOIGNER DU BIEN COMMUN

Plus l’appropriation des fruits de la nature par l’individu requerra de travail collectif, et plus les conditions pour la perpétuation des relations communales de production seront réunies, alors que diminueront les possibilités d’un essor de l’appropriation individuelle et privative de la terre. A partir de ces conditions, les relations communautaires tendent à se reproduire, malgré un développement croissant des forces productives sociales. Les anciennes migrations eurent lieu à partir de terres avec des forces naturelles plus riches vers des territoires périphériques, plus arides et moins accessibles, c’est à dire vers des terres possédant moins de forces productives. Pour exploiter ce nouvel environnement moins accueillant, il est nécessaire de mettre en place une coopération encore plus complexe. Au lieu de libérer l’être humain des liens communautaires, cela les renforce.
Nous pouvons mentionner des exemples historiques qui se situent tous dans l’actuelle périphérie de l’économie mondiale : l’Afrique, l’Asie et l’Amérique Latine. Les grandes cultures anciennes se trouvaient loin des pays centraux d’aujourd’hui et de leur Histoire. C’est une Histoire non axée sur l’Europe, où la négation de l’individualité et de la modernité revêt de telles dimensions qu’elle est finalement rejetée par l’Occident. Nous pouvons souligner l’incursion de peuples néolithiques (qui connaissent déjà l’agriculture) dans la vallée du Nil, avec toutes ses calamités, ainsi qu’en Mésopotamie ; l’incursion dans la vallée du Hoang-Ho en Chine ; celle de la vallée de Teotihuacan au Mexique et la migration vers l’Altiplano des Andes si nous parlons des peuples précolombiens du Pérou. Toutes ces cultures se sont développées dans des régions possédant des forces naturelles moins abondantes, c’est-à-dire des régions périphériques, plus difficiles d’accès et plus dures à mettre en valeur avec l’agriculture. Pour compenser ce moindre développement des forces productives naturelles, une coopération élargie se développa afin de créer de grandes œuvres collectives (digues, terrasses, canaux et autres œuvres hydrauliques).

Dans ces conditions, le besoin objectif d’une coopération, au lieu de diminuer, se fait sentir de façon encore plus aigüe. Cependant, plus le degré de coopération et de développement simultané des forces sociales deviennent élevé, et moins la division naturelle du travail s’avère durable. Les obstacles propres à la nature en elle-même rendent nécessaire une division sociale du travail entre travail manuel d’un côté et intellectuel et de direction d’un autre côté. Cette division naturelle du travail existe déjà au sein des sociétés communautaires tribales, avec des excédents plus ou moins permanents, sous la forme du conseil des anciens. Dans une société ne produisant pas d’excédents de cueillette, les anciens n’avaient pas la même fonction productive. La connaissance accumulée était encore très limitée. Dans des sociétés primitives excédentaires, le savoir concernant l’activité productive et de très complexes relations sociales est concentré par les anciens, gardiens de ce savoir accumulé. Au lieu d’apparaître comme une population relativement inutile, les anciens deviennent incontournables.

Cependant, avec une coopération élargie et le développement de grandes œuvres hydrauliques, le savoir accumulé au cours du passé et confié à la garde des anciens n’est plus suffisant.il est nécessaire de développer un nouveau savoir et des forces vitales pour la mise en œuvre de grands travaux collectifs et en d’autres termes nous passons d’une division naturelle à une autre à caractère social. La nouvelle différenciation dans la classification technique du travail divise socialement la société en deux parties : les multiples communautés de base d’un côté, et une communauté qui dirige la construction des grandes œuvres collectives – autrement dit une communauté supérieure. Cette division du travail socialise donc les relations de production. Les communautés de base se soumettent à la direction lors de la réalisation des grands travaux. Pour mener à bien la réalisation de ces œuvres, les communautés de base versent un tribut sous la forme de travail en déléguant leurs membres (pour un certain laps de temps et de manière alternée) pour ces grands chantiers, mais également un tribut en produits en fournissant les matériaux requis pour les constructions ; elles fournissent aussi le nécessaire à l’entretien quotidien de ceux qui supervisent. Les relations sociales de production impliquent alors parallèlement des relations sociales de distribution.

La communauté supérieure, qui conçoit et dirige le mise en œuvre des travaux collectifs, prête un service qui permet - en le combinant avec le travail manuel et collectif des communautés – d’élever les forces productives de la société comme un tout. De manière coordonnée, les deux travaux s’enchainent pour former un produit final qui augmente la productivité du travail de la société. Les deux travaux sont non seulement nécessaires mais tout autant productifs.

Cette division sociale du travail modifie donc les relations de production et les rend sociales. L’ancienne direction naturelle sous la forme du conseil des anciens est remplacée par une direction nettement sociale, et les liens de solidarité directe entre les communautés, basée sur des liens de parenté, sont remplacés par d’autres, axées sur les tributs des communautés de base pour celles qui leur sont supérieures. La communauté supérieure détermine ce que doit produire chaque groupe, pour verser un tribut, ainsi que la quantité de travail apportée en guise de tribut par chaque communauté pour la réalisation des grands travaux.

Les liens sociaux horizontaux entre communautés sont remplacés par d’autres, verticaux, qui régissent les rapports entre les groupes de base et la communauté supérieure, qui exerce de facto une domination sur les moyens de production les plus importants, les œuvres collectives, et qui décide quels produits chaque communauté doit apporter, définissant de cette manière les besoins de tribut en travail. Cette communauté supérieure devient finalement la propriétaire des œuvres communales et décide du travail et du produit de chaque communauté. Elle s’approprie, de fait, de l’excédent économique produit par les communautés de base. Cette appropriation n’implique pas dans un premier temps une contradiction avec le Bien Commun, mais cela crée les bases pour une telle contradiction. À partir de la division sociale du travail, le Bien Commun cesse d’être le résultat direct ou immédiat du travail et ne peut que découler de son résultat final. La légitimité de la division sociale du travail dépend de ce résultat final.

Au début, l’excédent est essentiellement investi dans des œuvres productives collectives. Le résultat de leur achèvement est une productivité du travail plus importante pour la nouvelle société en tant qu’ensemble. C’est alors que le Bien Commun de la société s’affirme et le travail de la communauté supérieure trouve une légitimité. Autrement dit, avec la division sociale du travail, la légitimité des relations sociales existantes devient plus indirecte. Une fois les œuvres collectives achevées et ne restant plus que des œuvres d’entretien limitées, le travail de la communauté supérieure devient relativement superflu en termes objectifs. Le même tribut sous forme de travail ou autre n’est plus nécessaire pour le simple entretien des œuvres collectives achevées. S’il ne s’agit que de la maintenance des œuvres, une part importante de la communauté supérieure serait alors superflue, objectivement parlant. Une réduction de ce groupe réaffirmerait la légitimité de sa présence.

Dans la pratique cependant, nous constatons l’apparition de nouvelles tâches de la communauté supérieure qui la légitiment, tout d’abord objectivement et plus tard de manière subjective à partir des nouvelles tâches définies. Une part croissante des excédents est conservée de manière centralisée, comme réserve ou trésor, pour époques de pénurie dans n’importe laquelle des communautés de base. C’est là l’origine des premières pyramides. Ce trésor centralisé remplace l’échange cérémonial entre communautés primitives. Devenue capable de faire face à des crises se produisant dans des communautés de base, la classe supérieure se légitimise. Il n’existe pas encore de contradiction entre le pouvoir chaque fois plus centralisateur et le Bien Commun. Cependant, la légitimité du pouvoir centralisé devient plus indirecte, et la tendance rend plausible un éloignement des intérêts de la communauté supérieure par rapport à ceux des groupes de base. Mais une éventuelle crise de légitimité ne se produira pas dans l’immédiat.

Le temps et les matériaux libérés par la diminution de la construction de grandes œuvres collectives tendent à être investis dans des temples toujours plus grands, des temples qui comme trésors perdent leur fonction originelle de redistribution pour des époques de pénurie. Les temples cessent d’être de simples réserves et deviennent des mécanismes d’accumulation alors que la légitimation subjective de l’accumulation est transmise à travers le culte ou la religion. De par leur contenu, les œuvres cultuelles ne constituent en aucun cas une rupture avec le passé. Il existe déjà chez les peuples primitifs des œuvres liées au culte et la prêtrise avec des fonctions spécialisées dans l’intervention face aux forces naturelles, à une époque où la libération de l’être humain vis-à-vis des forces naturelles était très fragile. Les forces naturelles dominaient les conditions de reproduction de la société productive, et la nature ne pouvait apparaitre dans la conscience humaine que comme un être supérieur non contrôlable par l’être humain. Dans de telles circonstances, la nature se subjectivise et l’être humain s’objectivise dans le cadre d’une conception fétichiste qui provient du manque de libération de l’Homme par rapport aux forces naturelles.

Cependant, grâce à la division sociale du travail entre manuel et intellectuel, la communauté supérieure inclut l’objectivité de certains processus naturels ainsi que les relations sociales de production en elles-mêmes. En son sein, la subjectivité de la nature perd du terrain au fur et à mesure que les connaissances sur ce thème se développent. Avec cette division sociale du travail, la communauté supérieure – en tant que collectif - se réaffirme comme sujet, au contraire des communautés de base. Dès lors que le savoir objectif est monopolisé et ne devient plus patrimoine de la société collective, la subjectivité liée à la nature disparait peu à peu de la communauté supérieure ; il n’en est pas ainsi pour les communautés de base, où c’est plutôt le contraire se produit.

Proportionnellement à l’augmentation de la productivité du sol pour toutes les communautés de base grâce aux œuvres productives, les œuvres du culte acquièrent une expression qui va au–delà de l’environnement local, tout comme les propres œuvres productives. L’unification économique de toutes les communautés de base permet d’introduire une unification des représentants des communautés face aux pouvoirs de la nature. À partir de la division sociale du travail, la représentation de la communauté comme un tout face aux dieux ne peut se développer que par le biais de la communauté supérieure. Le trésor, où est conservé l’excédent centralisé pour les époques de disette, devient peu à peu un temple pour remercier les dieux qui, aux yeux des communautés, apparaissent comme des forces toutes puissantes : le Soleil, la Lune, la Terre, l’Eau, etc. Dans les faits les relations sociales instaurées à partir des œuvres productives se divinisent à partir des œuvres du culte.

La séparation de l’intérêt privé de la communauté supérieure par rapport au Bien Commun peut naître d’une perception distincte des processus naturels. Une telle séparation historique est la conséquence de la libération de l’être humain, non comme individu mais comme communauté supérieure, vis-à-vis des forces naturelles et par conséquence de leur libération exclusive par rapport aux autres groupes. Les intérêts contradictoires au sein de cette société s‎’y installent de manière structurelle, et s’expriment culturellement dès lors que les membres de la communauté supérieure apparaissent comme les représentants des dieux, et cessent d’être les représentants de la communauté devant les dieux. La naissance de l’Etat théocratique net symboliquement un terme à l’unité entre intérêt privé et Bien Commun. La prise de conscience de cette rupture chez les communautés de base ou la crise de légitimité du pouvoir central n’est pas immédiate et permet aux classes supérieures d’exercer le pouvoir.

Dans la théocratie, la religion devient une façon perpétuelle de s’approprier de l’excédent produit par les communautés inférieures. Avec la religion, la communauté supérieure parvient à légitimer sa présence intergénérationnelle. Le tribut versé par les communautés de base devient objectivement un impôt, mais d’un point de vue subjectif il demeure un tribut volontaire versé aux dieux et à leurs représentants devant le peuple. Objectivement, il s’agit de la naissance de l’exploitation même si subjectivement les œuvres du culte constituent l’expression divine de l’unification des communautés de base en une seule société. Cette vision subjective et fétichiste ne se base plus exclusivement sur le manque d’emprise de l’être humain sur les forces naturelles (dans les communautés de base) mais c’est objectivement la conséquence de la monopolisation du savoir sur ces forces naturelles (par la communauté supérieure), à partir de la division sociale du travail dans les travaux collectifs.
Avec le temps, les travaux liés au culte revêtent une expression chaque fois plus ostentatrice aux dépens des œuvres collectives. Le tribut en produit se diversifie. Chaque communauté se spécialise en un ou plusieurs produits dont elle doit s’acquitter comme tribut. À partir de là, une division du travail artisanal plus spécialisé se développe dans la communauté supérieure. C’est alors l’essor de la ville-état, à partir de laquelle augmentent les forces productives sociales, même si ce n’est pas le cas dans les communautés de base. La seule force productive sociale à se développer au-delà des travaux collectifs est la population en elle-même. Si les œuvres productives n’augmentent pas ou, pire encore, si leur conservation est négligée, avec le temps se produira une surpopulation. Une détérioration des travaux collectifs, au milieu d’œuvres de culte toujours plus ostentatrices provoque des inondations, la disette, des épidémies, etc.

D’un point de vue objectif, les œuvres liées au culte ne sont pas reliées à l’économie en tant que telle ; elle n’augmente pas la production directement, ni même indirectement. Au lieu de croître, la productivité du travail, en considérant l’économie dans son ensemble, diminue. De par leur contenu, il s’agit d’œuvres improductives car elles ne contribuent pas au Bien Commun de la société ; au contraire leur caractère improductif devient visible avec le temps. Les œuvres n’ont pas de légitimité, et de cette manière le pouvoir central perd lui aussi de la légitimité. Ce n’est qu’une question de temps pour que sautent aux yeux la contradiction des intérêts sociaux.
Un conflit latent d’intérêts entre la communauté supérieure et les inférieures devient perceptible et il ne s’agit plus d’un phénomène isolé au-delà des frontières tribales mais bien d’un conflit surgissant au sein de la société. Lorsque le Mal Commun des communautés inférieures se révèle au milieu du luxe de la communauté supérieure, le choc d’intérêts apparait et la légitimité de la communauté supérieure est alors remise en question, une crise de légitimité qui devient explicite lorsque se produisent inondations ou famines dont sont victimes les communautés de base. La communauté supérieure s’avère impuissante face à la surpopulation ; le recours aux dieux avec des sacrifices humains dans les temples est une issue de secours classique face à une surpopulation relative. Cependant, si ne démarre pas une reprise des travaux collectifs, la crise de légitimité dégénèrera tôt ou tard en révoltes avec une invasion de la cité-état où réside la communauté supérieure. La destruction et l’incendie des temples accompagnés de la liquidation de la classe supérieure sont des phénomènes communs de l’Etat théocratique.

Cependant, en éliminant leurs exploiteurs les communautés de base se débarrassent également d’une direction qui aurait pu potentiellement lancer de nouvelles collectives productives. Le localisme qui s’ensuit aggrave encore plus la crise existante. La population diminue et la décadence souligne le besoin objectif d’une nouvelle direction, même si elle ne sera pas sise au même endroit. De cette manière, cette chaine d’événements peut se reproduire à travers les siècles, une situation qui est caractéristique de la civilisation maya par exemple. L’Histoire démontre que l’humanité néolithique a vécu durant des millénaires, et dans les lieux les plus reculés de la planète, sous cette modalité cyclique de crises et d’apogées caractéristiques de l’État théocratique.
Les conflits d’intérêt se déroulent non seulement au sein d’une société déterminée mais également, depuis les époques les plus reculées, entre des sociétés tribales et encore plus facilement là ou se présente une densité de population élevée pour l’époque. La reproduction de la société théocratique dans un environnement plus peuplé requiert d’autres œuvres collectives : les œuvres de défense. L’association de différentes cités-états se donne en fonction de ces œuvres défensives de grande envergure. Le versement de tributs pour réaliser ces œuvres défensives constituaient une fonction encore plus centralisatrice que les œuvres productives. Des cités-états versaient un tribut sous forme de main d’œuvre à une autre plus grande qui se chargeait de diriger la supervision complète de l’œuvre de défense commune. La Grande Muraille de Chine construite contre les peuples nomades (mongols et huns) est un exemple historique dans ce domaine. Simultanément aux autres travaux productifs apparaissent de grandes œuvres collectives défensives qui non seulement requièrent des travaux de construction mais aussi des opérations militaires. De cette façon, surgit parallèlement aux prêtres une aristocratie militaire.
Le développement inégal non seulement bénéficie aux cités-états sur le plan économique mais aussi sur le plan militaire. Le tribut n’est plus limité aux seules communautés de base mais est également imposé aux autres sociétés moins développées, soumises ou unifiées dans une grande œuvre commune : la défense. De nombreuses cités-états plus petites paient un tribut au pouvoir centralisateur, en plus des relations d’échange de produits entre les diverses cités-états. L’existence des échanges commerciaux entre sociétés réaffirme leur autonomie relative sur la terre et le produit appropriés. L’échange commercial réaffirme la propriété de la cité-état sur un territoire. Le versement de tributs de cités-états à une cité-état suprême réaffirme l’appropriation et la défense par cette cité sur un territoire plus grand. Plus les relations commerciales sont développées et plus l’appropriation privative d’une cité-état sur une autre s’affirme ; plus le système de versement de tributs par des cités-états à une autre se développe, plus évident est le refus de l’appropriation privative des cités inférieures et plus manifeste est leur soumission face à une cité-état supérieure, propriétaire finale de tout le territoire. Le tribut collectif sous forme de main d’œuvre est proportionnel au degré de coopération ou de résistance dont font preuve les cités-états dans la constitution de cette association d’Etats.

Les œuvres de défense ne sont pas productives, tout du moins pas directement, dans la mesure où elles ne sont pas liées à l’économie de base. Des œuvres défensives comme la Grande Muraille créent un produit qui n’augmente pas directement la productivité du travail de l’économie en tant que telle. Il s’agit d’œuvres improductives de par leur contenu car elles n’augmentent pas les forces productives sociales de la société. Leur construction implique un sacrifice de richesse pour une finalité économique stérile, et c’est la raison pour laquelle cela tend à générer une crise économique si elles accaparent de grandes proportions de la production sociale. Les œuvres défensives collectives génèrent un produit matériel stérile pour le processus de reproduction à grande échelle de l’économie et elles peuvent même mener à une reproduction limitée, c’est-à-dire contracter la richesse future. Ce cas peut être d’ailleurs illustré par la construction de la Grande Muraille de Chine qui eut lieu pendant une longue période de temps avec des cycles périodiques de crise. Le résultat final amène indirectement des conditions objectives pour la reproduction dans de meilleures conditions de la société chinoise préservée des invasions extérieures. Indirectement, les œuvres défensives augmentent le développement des forces productives sociales de la société chinoise mais pas nécessairement celles des sociétés environnantes. Sa légitimation par conséquent a lieu au sein de la société chinoise mais pas à l’extérieur.

Une fois achevées les œuvres défensives et productives, les travaux liés au culte atteignent un niveau jamais vu dans les états théocratiques antérieurs. Les crises cycliques de surpopulation existent également dans ces sociétés, accompagnées de crise de légitimité. Le développement inégal des œuvres défensives dans certaines cités-états plus avancées permet la conquête et l’imposition de tribut à de nouvelles cités-états soumises. La conquête et l’augmentation du tribut apporte une solution au problème de la surpopulation. La répression militaire et les sacrifices humains de prisonniers de guerre et d’une partie des cours des cités-états qui résistent constituent un facteur d’amortissement. Le développement limité des forces productives ne permet néanmoins pas une occupation permanente dont le coût serait excessif. L’empire se dessine à travers une pyramide de cités-états. Les plus faibles paient tribut aux cités-états qui leur sont supérieures, et ces dernières font de même, successivement.
Plus les cités-états sont éloignées du centre du pouvoir impérial et moins leurs économies de base reçoivent de bénéfices sous forme d’œuvres productives. Elles sont par contre plus exposées aux menaces d’envahisseurs extérieurs, et par conséquent le tribut qu’elles versent apparait plus improductif et avec toutes les caractéristiques d’un simple impôt entrainant une perte de légitimité du système dominant. Face à cette crise de légitimité, il est plus facile que se brise la chaine des tributs à la périphérie lorsque la communauté supérieure impériale traverse une crise. Avec l’augmentation de la distance, ses tentacules s’affaiblissent, ce qui signifie que la reproduction limitée du système impérial favorise la rébellion en périphérie. La perte de légitimité du pouvoir impérial devient ainsi plus évidente en périphérie où se nouent généralement des alliances entre les cités-états inférieures et des peuples vivant hors du contrôle impérial. L’Histoire ancienne montre que les cités-états inférieures et périphériques se superposent généralement à la cité-état impériale en décadence. Un nouveau centre impérial surgit alors dans un autre endroit relativement éloigné et de cette manière se reproduit l’Histoire à travers les siècles : il s’agit de l’Histoire du mode de production tributaire, erronément appelé « mode de production asiatique ».

Chapitre II

Libération historique de l’individu aux dépens du Bien Commun

1. Individualité sans liberté ou négation absolue de la liberté en tant que personne

La libération relative de l’individu en société nait historiquement avec la vie en société, et non l’inverse. La conception de la modernité selon laquelle les individus constituent la société réfute le développement historique de la société humaine et empêche de voir l’avenir. C’est bien la vie en société qui permet l’apparition de l’individu en son sein. La construction d’une société à partir d’intérêts individuels n’est rien d’autre qu’une étape dans l’histoire de l’humanité avec une origine et une conclusion. Cette conclusion de la modernité est aujourd’hui évidente. En comprenant l’historicité de la modernité, il est possible de comprendre le futur probable de l’Humanité à partir de la conclusion de la modernité. L’Histoire de l’Occident est l’Histoire de l’individualité en société, vers une société construite à partir de l’individualité. Tant que nous considérerons l’Histoire Occidentale comme l’Histoire universelle, autrement dit l’Histoire unique, nous ne pourrons pas comprendre l’Histoire de l’Humanité ou être capables de regarder l’avenir.

L’apparition de l’individu en société ne se produit que dans les derniers millénaires de l’Histoire de l’Humanité. Au contraire, la libération de l’individu en société nait et se développe historiquement à partir du Bien Commun de la société prise comme un ensemble, et non l’inverse. Cependant, la libération de l’individu en société, et les intérêts privés qui surgissent historiquement de ce processus, créent l’espace structurel pour s’éloigner du Bien Commun. La libération individuelle de certains se trouvant dans une position structurelle ou de classe peut se développer en contradiction ouverte avec la négation absolue de la libération d’autres se situant dans une autre position. C’est un processus de libération individuel excluant et absolu. L’affirmation de la liberté individuelle se renforce à partir de la négation absolue de cette liberté pour la classe opprimée puisqu’on lui ôte sa condition humaine. La transition de l’affirmation et la négation simultanée de l’individu en société à partir d’un conflit ouvert d’intérêts de classe sans aucune médiation possible avec le Bien Commun prend naissance à partir des relations esclavagistes.
Le développement de la relation esclavagiste de travail, comme relation de production dominante ne doit pas être cherchée au centre du mode de production asiatique, où d’une manière plus ou moins permanente est requis un haut degré de coopération communautaire durant le processus du travail. Pour les historiens occidentaux, le tribut collectif peut passer pour une relation esclavagiste. Son essence est toute autre : l’individualité est assujettie à la communauté, qu’elle soit supérieure ou de base. Tant que la coopération élargie persiste comme condition objective du travail, les relations communautaires ne se désintègrent dans aucune communauté. La périphérie de ce qu’on appelle « mode de production asiatique » est caractérisée, en termes analytiques, par un environnement où le processus du travail en lui-même requiert un degré de coopération moins important. Cette situation ne se présente pas uniquement là où fonctionna le « mode de production tributaire ». C’est une conception erronée que de penser que chaque société concrète traverse un processus historique déterminé. Ce que nous voulons affirmer, c’est qu’au cours de l’Histoire de l’Humanité prise comme un tout, le mode de production esclavagiste prit naissance dans la périphérie du « mode de production tributaire » et après lui.

Dans la société où nait la relation esclavagiste, les relations communautaires tendent à être substituées auparavant par d’autres, nettement sociales de production. Marx nomme « mode de production antique » cette phase de production antique durant laquelle les relations de parenté en tant que relations naturelles de travail se désintègrent. La libération de ces relations constitue une libération de l’être humain vis-à-vis de sa propre nature : il cesse d’être un être grégaire. Ce dépassement historique ne signifie pas l’ouverture d’une voie directe vers la naissance d’une société en meilleure harmonie avec le Bien Commun. C’est plutôt le contraire qui devient possible : la libération de l’espèce humaine de ses liens communaux permet la confrontation ouverte d’intérêts individuels la plus forte dans l’Histoire de l´Humanité. La naissance historique de l’individu affranchi des relations communales implique à la fois l’affirmation et la négation de l’être humain en tant que personne au sein d’une relation esclavagiste.

Pour que surgisse la relation esclavagiste proprement dite, il est nécessaire qu’apparaisse l’appropriation privative et individuelle de la terre, à partir de laquelle nait historiquement l’appropriation individuelle sur d’autres êtres humains. La désintégration des relations communautaires dans le processus de travail ou l’appropriation de la nature est le pré-requis pour l’apparition de la propriété privée et individuelle sur la terre. La Grèce antique vit le jour dans la sphère d’influence de l’Egypte, de la Perse et de la Crète, des cultures où régnait le mode de production asiatique. Vers l’an 1100 avant notre ère, les Doriens, peuple nomade d’éleveurs originaires de la péninsule balkanique, se déplacent vers la Grèce centrale et par la suite vers le sud (Messénie) où ils se heurtent à un peuple d’agriculteurs (les ilotes). Les Spartes (Doriens) étant une communauté de guerriers, de nomades et d’éleveurs, tout comme les huns ou les mongols en Chine, soumettaient les peuples agriculteurs. Ils imposaient un tribut collectif aux agriculteurs vaincus sans détruire les relations communautaires. Il s’agit de la même servitude collective d’une communauté envers une autre que celle que nous avons déjà étudiée dans le mode de production asiatique. Nous ne pouvons pas encore parler de relations esclavagistes dans la mesure où il y a soumission et exploitation de quelques communautés qui versent un tribut sous forme de produit et de travail. La relation communautaire ne disparait ni chez les exploiteurs ni chez les exploités.

Certaines régions de Grèce, notamment l’Attique qui est naturellement isolée et un grand nombre d’îles de la mer Egée, occupées par les Ioniens depuis l’an 2000 avant notre ère, ne furent pas victimes de l’invasion des Doriens grâce à des « œuvres défensives » naturelles. Pour l’occupation, l’exploitation et la défense de ces territoires nul besoin d’une grande muraille, comme ce fut le cas pour la Chine pour se protéger des Huns et des Mongols. Grâce aux forces défensives naturelles, les œuvres sociales de défense sont moins importantes et de moindre envergure, ce qui permet la sédentarisation de la population et le développement de l’agriculture. Dès le début, l’activité dominante liée aux pâtures est peu à peu remplacée par l’agriculture, déjà connue par leurs ancêtres. L’ajout des animaux domestiqués et l’utilisation de la charrue dans l’agriculture font que l’exploitation quotidienne de la terre requiert de moins en moins la coopération supplémentaire d’une famille.

Grâce au développement de ces forces productives au sein des communautés locales l’exploitation quotidienne et l’appropriation privée de la parcelle agricole se sépare de fait de l’exploitation et de l’appropriation communale des pâturages et des forêts. Le produit obtenu à partir de la parcelle est automatiquement approprié, sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir le travail communal. Lors de la distribution du produit de la parcelle, l’intermédiation de la communauté n’est plus nécessaire. L’appropriation du produit tend à être immédiate et individualisée. La redistribution du produit part de la parcelle individuelle ou familiale et revêt les caractéristiques du troc à l’intérieur de la communauté. Avec la diversification des produits agricoles dans l’espace, leur échange a lieu au sein de la communauté au cours de foires périodiques. Ce développement des échanges dans la communauté permet un plus grand essor de la division sociale du travail. La propriété privée et individuelle de la terre nait à l’intérieur de la communauté en même temps que la propriété communale sur les pâturages et les forêts.

Cependant, la reproduction des propriétaires privés de parcelles ne peut être en danger qu’en cas de perte de la terre communautaire. La défense du territoire communale est par conséquent le travail qui renforce les liens communautaires et être membre du groupe continue à être un prérequis pour l’appropriation du sol, même si ce citoyen apparait comme propriétaire privé. La communauté de familles individuelles, avec à leur tête le père de famille, titulaire du droit de propriété privée sur la parcelle (héréditaire pour la descendance masculine) s’organise tout d’abord pour la défense du territoire. Face à une menace latente, apparait la direction militaire et la construction des premières polis, des citadelles servant de refuge et de centre de la vie communautaire. C’est là que s’installe le marché et le conseil des anciens (les patriciens) ou boulè, ensemble de patriciens qui administrent les terres publiques. Pour les décisions importantes, une assemblée populaire est convoquée, en représentation de tous les citoyens de plein droit : les hommes adultes mobilisables pour a défense du territoire (àgora). Le chef de guerre est à la tête de la polis et rend la justice sur la place publique en ce qui concerne des litiges sur des terres publiques, entre autres. Les anciens sont des juges sages.

Cette division sociale du travail entre champ et citadelle requiert un tribut sous forme de travail et de produit versé par les propriétaires individuels. La communauté apparait ici comme unie à travers le concept de citoyenneté. Ils sont des citoyens non parce qu’ils vivent au sein de la ville mais à cause de leur union avec cette dernière en tant que leur Etat, s’agissant d’une relation réciproque entre propriétaires égaux et libres (leur lien avec l’intérieur) et en même temps de leur garantie face à l’extérieur. Le Bien Commun des propriétaires individuels à la campagne est garanti par l’Etat sans lequel n’existeraient pas les conditions objectives pour que les propriétaires individuels se reproduisent, c’est à dire leur citoyenneté. C’est l’époque de la démocratie militaire : militaire parce que la défense représente une part essentielle de la vie des citoyens, et démocratie parce que l’assemblée populaire constitue l’organe de pouvoir de dernière instance.

Dans ce « mode de production antique », la reproduction simple des paysans en tant que propriétaires privés est basée sur la communauté de guerriers, des hommes adultes capables de prendre les armes, transformés en citoyens avec le droit de participer à la vie publique. Les relations familiales ont tendance à être remplacées par des relations sociales entre citoyens. Les terres et la citoyenneté sont héréditaires pour les membres masculins du groupe et de cette façon le patriarcat remplace peu à peu le matriarcat. La seule croissance de la population, l’augmentation de cette force productive de manière quantitative, épuisent les relations de productions existantes. La croissance de la population conduit à la reproduction limitée de l’économie paysanne suite au fractionnement des parcelles des propriétaires individuelles. La pression sur la terre qui s’ensuit débouche sur un mouvement social qui oblige le commandant militaire à faire un choix : permettre que la population occupe les terres publiques ou coloniser de nouvelles terres.

La colonisation légitimise la présence de la direction militaire, alors que la préservation du contrôle des terres publiques par les patriciens lui ôte sa légitimité. La colonisation des grecs de l’Asie mineure revêt un caractère pacifique jusqu’au 6ème siècle. Les relations commerciales prospères entre la métropole et ses colonies en sont le meilleur exemple. Cependant, la colonisation de territoires fortement peuplés dans le sud-ouest de la Méditerranée fomente les guerres de colonisation et de conquête. Le commandant en chef, les chefs des gens (les patriciens) et les conseillers militaires en arrivent à exercer le contrôle non seulement sur les nouveaux territoires mais aussi sur de grandes quantités de prisonniers de guerre. Au lieu d’être sacrifiés, ces derniers perdent leur liberté en tant qu’individus et tout lien avec leur communauté.

Dans la communauté citoyenne, on commence à distinguer une aristocratie qui contrôle non seulement la terre communale mais également la terre collective, conquise ainsi que les esclaves. La production esclavagiste sur les terres communales est dirigée par les patriciens et les conseillers militaires qui reçoivent le contrôle individualisé sur de nouvelles terres communales et les esclaves s’y trouvant. Le produit résultant de cette forme d’exploitation est destiné à l’entretien de la classe gouvernante, et le contrôle individuel de facto sur le produit se transforme au fil du temps en appropriation individuelle de plein droit et il en est de même concernant les terres et les esclaves. Cette appropriation privative des terres communales et des esclaves par les patriciens transforme ces derniers en une classe d’esclavagistes qui affronte de mani`1dre antagonique et ouverte une nouvelle classe d’esclaves.

Les esclaves appartiennent à leur maître, tout comme les outils de travail. Légalement, l’esclave est un instrument doué de parole, ce qui le place juste au-dessus du bétail considéré comme instrument semi-parlant et deux échelons au-dessus du matériel agricole, instruments muets ; ils sont achetés et vendus sur les marchés comme toute autre marchandise. Il s’agit de la naissance de l’exploitation d’un individu par un autre, à partir de relations découlant de la division nettement sociale du travail et non plus sur la base de relations communautaires ; nous avons là pour une minorité la libération historique de l’individu vis-à-vis des relations communales, au prix de la négation absolue de la liberté en tant que personne pour une grande majorité. L’esclavage représente l’apparition de l’individualité basée sur la négation de la condition humaine la plus radicale jamais vue dans l’Histoire. Lorsqu’ils perdent leur condition d’êtres humains pour devenir des outils inertes de production, privés de tout droit économique et social, les esclaves sont exclus de la société bien qu’ils fassent partie de son appareil productif. Les formes d’exploitation postérieures à l’esclavage révèlent juste la lente récupération de la liberté en tant que personne, et c’est dans ce sens que Marx les considère comme supérieures.

La simple reproduction des relations esclavagistes requiert le remplacement permanent des esclaves, objets de vente individuelle et sans liens familiaux. En les réduisant à de simples marchandises, il n’existe aucun mécanisme naturel de reproduction des esclaves qui ne se présentent pas volontairement sur les marchés, la guerre de conquête devenant permanente pour garantir ainsi la reproduction. La conquête et la colonisation cessent d’être de servir exclusivement les intérêts des citoyens libres. Les intérêts des patriciens et ceux des citoyens libres commencent à entrer en conflit en ce qui concerne l’occupation des terres communales. Cette polémique enfle au fur et à mesure qu’augmente les besoins des civils pour augmenter la superficie des terres communales ; les conquêtes ne peuvent légitimer les patriciens aux yeux des citoyens que s’il existe une certaine convergence d’idées au sujet des nouvelles terres publiques. Et c’est sur ce point que différent l’Histoire de Rome et celle de la Grèce antique.

En Grèce, les relations esclavagistes se développent sur la base de multitude de petites cités-états dispersées qui ne se disputent que l’hégémonie. Les avantages relatifs offerts par les défenses naturelles favorisent l’émergence de multiples citadelles grecques, relativement isolées les unes des autres, et qui par la suite se heurtent entre elles lors de leurs phases d’expansion. Les conditions de départ ne permettent pas que surgisse en Grèce un empire esclavagiste tel que celui que nous connaissons à Rome, où les Apennins, de par leur accessibilité, constituent un faible rempart naturel, ce qui empêche l’isolement des citadelles protégées par la nature. Dès le début, les cités-états italiques se voient contraintes à forger des alliances qui permettent la défense du territoire commun face aux peuples envahisseurs. Un système fédératif se met en place à partir de cette stratégie de défense entre le 6ème et le 4ème siècle avant notre ère. Rome devient ainsi la cité-état hégémonique de la ligue de cités, avec une unification politique et économique de l’Italie centrale et méridionale. Les citoyens des différentes cités-états acquièrent la citoyenneté « romaine ». De plus, les cités-états qui contestèrent l’hégémonie de Rome, comme Véies (Étrurie) furent détruites (396 avant notre ère) et leur population réduite en esclavage.

L’esclavage, basé sur la propriété privée des moyens de production et des esclaves, rend possible la division du travail et la production à grande échelle. Le produit du travail de l’esclave est redistribué par le biais du commerce, un fait qui permet de développer progressivement la division du travail social. L’essor de la force productive sociale dans le système de production esclavagiste est surtout caractérisé par la spécialisation, c’est à dire la division du travail basée sur le commerce agricole, et dans une moindre mesure entre agriculture et industrie. Les relations esclavagistes de production mettent un terme au développement des forces de production matérielles. L’absence absolue de liberté en tant que personne fait que l’esclave n’est absolument pas motivé pour travailler ; il ne le fait que sous la menace et à cause de l’utilisation de la force brutale. Son travail est absolu et ouvertement aliéné. S’agissant d’un instrument intentionnel, la technique est incompatible avec le travail forcé. Les esclaves abiment et détruisent les outils de travail. Pour la même raison, leur emploi en dehors de l’agriculture et de la mine est très rare. L’utilisation d’outils rudimentaires, lourds et peu développés sont la conséquence des relations de production. En d’autres mots, les relations esclavagistes imposent des limites au développement des forces productives matérielles.

Dans le cadre de relations esclavagistes de production, la croissance économique ne provient pas du développement des forces productives matérielles. L’expansion économique du marché dépend alors principalement de l’expansion du territoire et des esclaves avec une division sociale du travail, mais pas du développement qualitatif des forces productives matérielles. La reproduction élargie de l’économie civile dépend de l’accroissement de la population civile qui a besoin de l’intégration progressive de terrains communaux. Dans la mesure où de plus en plus de ces terrains sont accaparés par les patriciens, l’accroissement de la population implique la division des parcelles et l’appauvrissement progressif des paysans. Les petits producteurs voient leurs revenus chuter et leur état de paupérisation les contrant à demander des prêts aux patriciens. Ne pouvant faire face à leurs obligations, ils perdent leurs terres. Lorsque ce n’est pas suffisant pour payer leurs dettes, les paysans et leurs familles se voient réduits en esclavage.

L’esclavage pour dettes montre cependant très rapidement ses limites : il n’est pas freiné par les rebellions populaires, qui existent en Grèce mais pas à Rome qui dispose de plus de territoire. L’esclavage pour dettes trouve sa limite objective dans le fait qu’il met en péril la reproduction à grande échelle de la relation esclavagiste à court terme. La population civile diminuant à cause de l’esclavagisme, la population capable de combattre et nécessaire pour la conquête et la colonisation de nouvelles terres diminue également. Le besoin objectif des paysans-soldats, comme troisième classe sociale, est particulièrement visible lors de menaces externes. La menace perse sur les colonies grecques d’Asie mineure et celle de Sparte sur Athènes mettent en évidence le besoin immédiat de cette troisième classe ; la menace Samnite sur Rome aura les mêmes conséquences.

L’abolition de l’esclavage pour dettes et l’imposition de taux d’intérêts maximum avec les réformes de Solon et par la suite de Clisthène à Athènes au 6ème siècle, les politiques réformistes à Rome (4ème siècle) ont lieu alors que des menaces extérieures planent sur ces villes. C’est à partir de là que nait la démocratie esclavagiste en Grèce qui consolide la troisième classe avec les pleins droits de citoyens sur les terres. À Rome par contre, les patriciens ne perdent pas le pouvoir sur l’ager publicus. Cette démocratie esclavagiste ne parvient pas à s’y installer, les tentatives de réforme ayant échouées et la contradiction interne entre patriciens et plébéiens se résout par la naissance de l’empire basé sur la guerre permanente et la conquête de nouvelles terres et d’esclaves. Il n’y aucune coïncidence d’intérêts entre patriciens et citoyens, ou d’espace pour que fonctionne alors une démocratie esclavagiste. La citoyenneté romaine n’arrive pas à la hauteur des droits économiques et sociaux de Grèce.

La guerre permanente et la création d’un empire obéissent à la même logique de reproduction de la relation esclavagiste. En raison du caractère de cette relation sociale, le travail de l’esclave est essentiellement manuel basé sur de précaires outils de travail. Sa présence est prédominante dans l’agriculture et l’extraction minière et surtout masculine. Les esclavagistes n’achètent des esclaves qu’avec un critère défini : s’ils ont besoin d’hommes, ils n’achètent pas de femmes. Les femmes esclaves sont une minorité. Entre esclave s’il ne peut y avoir d’autre relation qu’une cohabitation temporaire, tout au plus un phénomène sporadique. En d’autres mots, la simple reproduction des relations esclavagistes ne peut être garantie par la reproduction biologique ou compensée par un plus grand développement des forces productives sociales matérielles. L’esclavage pour dettes n’est pas non plus une solution durable comme nous l’avons déjà vu. Le commerce des esclaves parait être à première la clé du problème. L’offre d’esclaves sur le marché dépend, faute de conflit, d’un marché externe, peu sûr et qui ne correspond pas exactement au besoin permanent de remplacement. Les esclaves n’arrivent pas sur le marché comme les marchandises : ils doivent être capturés. Pour garantir cette offre de manière permanente et massive il n’y a d’autre solution que la guerre institutionnalisée.

L’expansion économique et la reproduction élargie de la relation esclavagiste augmentent le besoin objectif de guerre au lieu de le réduire. Le remplacement croissant des esclaves mène ainsi au conflit permanent. La guerre constitue un mécanisme de base permettant de reproduire la force de travail esclave. Le travail des civils comme guerriers plus ou moins permanents et le conflit en lui-même constituent le travail socialement nécessaire pour maintenir le niveau de la force de travail esclave. Avec l’expansion de l’empire, le besoin objectif de la troisième classe pour la reproduction des relations esclavagistes est encore plus clair. Cette guerre permanente s’introduit en Grèce à partir des guerres médiques (contre les Perses) au 5ème et au 4ème siècles, l’âge d’or de la Grèce classique. À Rome, la guerre permanente débute avec les guerres puniques (contre Carthage) au 3ème siècle et dure pendant trois cents ans.

Avec les guerres incessantes, le flux d’esclaves est permanent et abondant. Les prix des esclaves baissent de manière substantielle et par conséquent le coût de leur remplacement aussi. Le résultat est une augmentation de la brutalité dans l’exploitation de l’homme, à un niveau sans précédent dans l’Histoire de l’Humanité. Durant cette période, la vie utile moyenne d’un esclave diminue drastiquement. Face à une mort certaine, les fuites s’intensifient ainsi que les révoltes qui deviennent plus fréquentes et moins locales. Les plus fortes confrontations de classe se produisent juste dans la période où l’esclavage est à son apogée, et non à la fin de la période esclavagiste. Un nombre non négligeable de révoltes s’achève par des succès. Mais l’utopie esclave est de revenir aux anciennes relations de paysans libres dans un cadre local. Ce dernier permet leur liquidation sans aucune pitié. Les crucifixions massives en sont le meilleur exemple. La révolte historique la plus importante fut celle de Spartacus entre les années 73 et 71, qui réussit à former une armée de plus de 120 000 hommes et qui au lieu de poursuivre sa progression sur Rome se retire en Sicile. Là, les troupes romaines les massacrent, et les survivants iront mourir comme gladiateurs, combattant entre eux dans les cirques romains.

2. Négation de la négation absolue de la liberté en tant que personne

La reproduction élargie de la relation esclavagiste a besoin et suppose une reproduction amplifiée de la troisième classe, qui se voit menacée par les guerres permanentes. Avec les guerres médiques de la Grèce et les guerres puniques de Rome, la population civile est décimée. La perte de paysans soldats et leur absence prolongée des terres ruinent la petite propriété et donnent naissance à la plèbe urbaine.la concurrence avec les prix des produits issus de la grande propriété esclavagiste est un autre facteur déstabilisateur de l’économie paysanne. L’intérêt des patriciens en guerre permanente ne correspond pas à celui de la troisième classe : cela ne mène pas au Bien Commun. La politique de guerre permanente des patriciens heurte les intérêts des citoyens. Le résultat est des révoltes populaires qui créent des conjonctures favorables à des révoltes d’esclaves. La façon dont sont résolues ces contradictions de classe est différente en Grèce et à Rome.

En Grèce, la reproduction élargie de la troisième classe requiert le renforcement de la démocratie esclavagiste des cités-états où l’accès aux terres communales est garanti. L’augmentation du nombre de citoyens va de pair avec une politique d’alliances entre les cités-états, alliances qui impliquent une lutte simultanée pour l’hégémonie, ce qui implique ensuite une subordination des cités-états envers la plus puissante. Les tributs inégaux qui découlent de cette situation mènent à l’éternel problème de consolidation de l’hégémonie. L’empire se développe sans Etat unifié. Les faibles ressources humaines de la cité-état dominante constituent une limite déterminante à l’expansion de l’empire. Au fur et à mesure de son expansion, sa faiblesse interne devient plus évidente. L’empire athénien s’écroule durant la guerre intestine du Péloponnèse et Rome s’impose aux Grecs.

Lorsque la paupérisation et l’expropriation du paysan romain se développent, celui-ci se transforme en plèbe urbaine, le pouvoir des patriciens perd alors de sa légitimité et les révoltes populaires augmentent. Cette reproduction limitée de la troisième classe met en danger la reproduction élargie de la relation esclavagiste. Les tentatives de Tibère Gracchus en l’an 133, et de son frère cadet Caius quelques années après, de restaurer la démocratie esclavagiste s’achèvent sur des échecs. Tous deux sont assassinés, et les révoltes populaires qui s’ensuivent sont réprimées par une armée chaque fois plus professionnelle. Rome trouve une solution au problème de la reproduction élargie de la troisième classe en accordant la citoyenneté à d’autres peuples italiens à partir de l’an 90. Cette reproduction élargie sur un vaste territoire uni aux dépens de la démocratie put transformer Rome en véritable empire qui surpassa la Grèce.

Le mode de production esclavagiste ne dispose pas de mécanismes naturels et internes lui permettant de se reproduire par lui-même, et dépend de l’offre continue d’esclaves, qui à son tour dépend des conquêtes à l’étranger, qui dépendent elles-mêmes de la reproduction de la troisième classe, alors que celle-ci diminue à cause des morts causées par la guerre et la ruine des champs abandonnés. L’accès élargi de la citoyenneté romaine aux provinces constitue un facteur amortisseur mais exige également des guerres et des conquêtes chaque fois plus lointaines. Les forces productives matérielles très peu développées imposent des limites aux déplacements rapides. Le résultat est l’entretien d’une armée de plus en plus nombreuse et présente partout. Les coûts de la guerre augmentent proportionnellement avec l’expansion de l’empire, tandis que les bénéfices diminuent. Les conquêtes sont chaque fois plus rares, et le flux d’esclaves diminue. Le coût de substitution des esclaves est à la hausse. Au 1er et au 2ème siècle, le prix des esclaves est 8 à 10 fois supérieur aux prix du 2ème et du 1er siècle avant notre ère.

C’est dans cette conjoncture qu’apparait la pax romana sous le règne d’Auguste. Le coût improductif de l’armée permanente sans l’empire est évident. Cette paix épuise les possibilités de reproduction artificielle des esclaves et démontre son caractère improductif ; non seulement elle améliore de manière substantielle les conditions de vie des esclaves mais en plus se développe leur reproduction naturelle. La reproduction naturelle des esclaves s’avère être la seule option mais suppose et exige une plus grande liberté de la personne. L’émancipation des esclaves comme « affranchis » dans les villes ou « colons » à la campagne équivaut à un saut qualitatif dans l’Histoire de l’Humanité vers cette liberté personnelle plus importante, qui découle de l’épuisement de la relation de production existante, et il ne s’agit pas tellement d’une conquête subjective de la classe subordonnée. Les propriétaires ne se préoccupent plus de l’entretien direct des esclaves. Pour permettre la reproduction de la main d’œuvre servile, de petites parcelles de terre sont données en location ; et les colons attachés à la terre travaillent certains jours sur les terres du seigneur en guise de tribut.

Cette nouvelle relation de production, la servitude, permet un plus grand degré de liberté personnelle ; pas le libre déplacement de la personne, mais la reproduction biologique et matérielle sur la base d el’accès à la terre. La nouvelle relation de production crée une plus grande liberté pour la personne et a besoin, pour la même raison, un moindre degré de coercition extra-économique pour que les serfs génèrent un travail supplémentaire pour le seigneur. La servitude ne libère pas encore l’être humaindu travail forcé ou de la terre. Les colons appartiennent au domaine du seigneur et ne peuvent être vendus séparément. Une telle relation de servitude ne se développe pas au cœur de l’empire ou dans ses lointaines périphéries mais plutôt dans sa proche périphérie.

En Scandinavie, en Allemagne et en Grande-Bretagne, là où la domination romaine ne fut jamais complète. Les relations esclavagistes n’eurent jamais une grande importance, et la transition vers la servitude fut tardive, et dans le sens strict ne fut jamais appliquée en Suède par exemple. En effet, la relation centrale du féodalisme européen est celle (la France) où s’installent les relations esclavagistes sans jamais pouvoir être prédominantes. Au fur et à mesure que la relation esclavagiste devient plus coûteuse, c’est d’abord dans la périphérie – maillon faible de l’économie de marché impériale - que le coût improductif de la défense est réduit. Le résultat est une chute des relations commerciales. Des ventes plus difficles, ajoutées à un coût élevé des esclaves, poussent à introduire la servitude. Les colons sont recrutables indifféremment parmi les anciens esclaves, des citoyens libres à la recherche d’un refuge dans des époques chaque fois moins sûres, ou des barbares (des tribus) installés dans ces régions à la chute de l’empire : leur origine importe peu. Cette diversité de relations sociales permet un passage plus rapide de la reproduction articielle à la reproduction naturelle.

Dans le centre de l’Italie par contre, la relation commerciale et esclavagiste continue encore longtemps. Les esclaves cessent d’être des marchandises conventionnelles lorsque Valentin I, dernier empereur d’Occident, interdit formellement leur vente séparée des terres sur lesquelles ils travaillent. L’arrêt de la relation esclavagiste implique une chute des relations comerciales qui entraine la disparition des grandes propriétés foncières, producteurs pour le marché. Les monastères, qui apparaissent partout aux 3ème et 4ème siècles, acquierent beaucoup de terres abandonnées et remplacent le travail des esclaves par celui de leurs propres membres, avec un concept d’autosuffisance ; par la suite ils incorporent également des serfs. C’est alors que surgit peu à peu une bureaucratie congrégationnelle, dirigée par de nouveaux fonctionnaires : les évêques, réunis en synodes, qui unissent des communautés chrétiennes jusqu’alors isolées pour en faire une organisation centralisatrice que Constantin essaiera d’intégrer à la bureaucratie impériale à la fin de l’empire.
La crise commerciale signifie par ailleurs la désintégration économique du régime esclavagiste. Avec la perte de la production esclavagiste, l’économie de marché se contracte. La spécialisation agricole et le grand commerce qui en découle perdent du terrain. Chaque région s’oriente vers l’autosuffisance, et l’économie devient alors plus locale et décentralisée. C’est ainsi que, subitement, l’empire se désintègre en tant qu’unité économique, devant ainsi une dépense improductive dès lors que la guerre cesse d’être le moteur de l’économie. Sans esclaves, les dépenses liées à la défense perdent tout raison d’être économique. L’armée diminue peu à peu et le contrôle sur l’empire s’affaiblit depuis la périphérie, où les grands seigneurs s’affranchissent chaque jour un peu plus de la tutelle de Rome, qui cesse alors de recevoir les tributs. L’effondrement de l’empire romain est proche.

L’invasion de l’Italie par les germains n’est pas une conquête économique réalisée par ses dirigeants dans le but d’accumuler des richesses, comme l’affirment de nombreux historiens. Ce qui se passe est beaucoup plus simple : des populations qui vivent dans un statut économique inférieur se lancent à l’attaque, de la même façon qu’elles avaient auparavant conquis de nouvelles terres cultivables et des pâturages. Les premiers temps amènent différentes vagues migratoires. Les besoins objectifs de demeurer sous la « protection » d’un seigneur sont toujours d’actualité. Parallèlement aux monastères, des fortifications rurales s’érigent partout. Les grands seigneurs accordent des terres à des seigneurs moins puissants, et ces derniers rendent des services militaires au titre de compensations. C’est ainsi que prend naissance une pyramide de positions sociales seigneuriales avec au sommet la figure du roi qui se distingue comme étant le seigneur suprême d’un territoire plus ou moins étendu.

Chapitre III

La transition vers l’individualité avec une liberté en tant que personne

Les relations de production en elles-mêmes constituent une force productive sociale, à partir de laquelle se définissent les limites du développement possible de toutes les autres forces productives sociales : le développement quantitatif de la population et celui des forces productives matérielles. Les relations féodales de production apparaissent en même temps que l’esclavage, un retour en arrière dans l’Histoire comme le signalent de nombreux historiens occidentaux qui l’affirment avec force, à partir d’une économie de marché développé qui n’existe pas dans les premiers siècles du féodalisme, ce qui contraste avec l’esclavage. Ils ne perçoivent pas le potentiel du développement des relations commerciales en elles-mêmes et le développement potentiel des forces productives à partir des nouvelles relations de production créées ; ils se centrent sur la liberté et la démocratie des minorités et omettent les esclaves eux-mêmes, dépourvus de toute liberté comme personne. Ils analysent la société esclavagiste comme si les esclaves n’en faisaient pas partie. Il s’agit là de l’Histoire écrite par les dominateurs.

C’est précisément dans la récupération de la liberté en tant que personne de la classe exploitée que réside un nouveau chapitre dans l’Histoire de l’Humanité ; nous avons là un saut qualitatif. Le chemin vers la liberté en tant que personne commence avec la négation absolue de celle des majorités. Avec la relation féodale, nous avons une plus grande liberté en tant que personne pour les exploités, ancrée dans la relation de production en elle-même. C’est à partir de là que surgit le potentiel de développement des autres forces productives sociales, c’est-à-dire une plus grande libération de l’espèce humaine face aux forces naturelles. C’est dans cette liberté personnelle inhérente à la relation de production que se trouve le caractère supérieure du mode de production féodale. Dans le féodalisme, la liberté comme personne n’est pas totale mais ouvertement partielle. Au fur et à mesure que se développe le féodalisme, à partir de ses contradictions internes, la liberté individuelle s’approfondit ainsi que le développement des forces productives sociales.

Dans les premiers temps du féodalisme, la plupart des terres en Europe centrale et occidentale est divisée en domaines ou fiefs autosuffisants. L’économie naturelle domine, c’est à dire que presque tout ce qui est nécessaire est produit sur place sans besoin de commerce. Un fief est formé d’une villa ou d’un village avec une quantité de terres cultivables et une superficie encore plus grande de pâturages, de prairies et de bois pour l’utilisation commune qui fournissent toutes les matières premières de cette économie sans marché. La terre cultivable est divisée en deux parties : la première (en général un tiers) appartient au seigneur ; l’autre est répartie entre les serfs. L’entretien d’une seule famille de la petite aristocratie exige le contrôle de plusieurs domaines pour se ravitailler de différents produits.
Une minorité de la main d’œuvre des serfs est utilisée uniquement pour travailler les terres du seigneur et/ou pour des services et travaux artisanaux dans sa demeure, restant ainsi continuellement unie à la maison du maître. Ces serfs de la glèbe, qui peuvent se marier, appartiennent totalement au domaine ainsi que leur descendance et leurs biens, avec devoir d’obéissance illimitée au seigneur en échange de nourriture et de l’habillement. Dans leur majorité les serfs vivent dans des parcelles indépendantes qu’ils ont reçues, et travaillent certains jours de la semaine les terres du seigneur, en guise de tribut versé pour l’occupation de la parcelle. Ce loyer sous forme de travail ne concerne pas uniquement le travail agricole ; dans l’économie naturelle et autosuffisante, les produits artisanaux et les services de transport vont s’intégrer au canon et aux prestations personnelles exigées des serfs. À l’époque du Haut Moyen-Âge, le domaine se suffit à lui-même. Il existe à l’intérieur du domaine un échange commercial limité à l’occasion d’un marché hebdomadaire à l’extérieur du monastère, du château ou dans un village proche. Le transport de produits d’un domaine à l’autre est plus fréquent que la circulation de marchandises. C’est surtout le cas des serfs qui appartiennent à des monastères ou à des châteaux de rang supérieur. L’autarcie a besoin de domaines dans des régions très différentes, pour s’assurer de cette manière tous les produits nécessaires. La plupart des seigneurs se déplacent régulièrement avec l’ensemble de leur cour d’un domaine à l’autre.

Après la période des invasions migratoires, le premier développement des forces productives est l’augmentation de la population, une augmentation qui devient surtout notable à partir de l’année 700. À l’époque carolingienne (750-814), les villages étaient souvent surpeuplés. Il est possible d’observer depuis le 7ème siècle, dans les territoires les plus densément peuplés, l’adoption d’un triple système d’alternance des cultures, au lieu du double système commun depuis l’Empire romain. Au 9ème siècle, la pratique de la jachère pour un an pour un tiers des terres est déjà très répandue. On dispose ainsi de suffisamment de fourrage pour alimenter plus de chevaux et la surface requise par famille peut être réduite. Au 10ème siècle, le harnachement et l’attelage des chevaux sont améliorés mais il n’est plus possible de diminuer la surface de terre par famille. À partir du 10ème siècle, la colonisation de nouvelles terres devient nécessaire.
Le loyer sous forme de travail constitue un frein objectif à ce processus de colonisation qui a besoin d’un plus grand degré de liberté comme personne. Les œuvres organisées par les monastères ou les grands seigneurs féodaux, pour créer de nouveaux domaines avec le déboisement ou les travaux d’assèchement, requièrent des efforts communaux qui vont au-delà d’un simple domaine. Il faut entretenir une grande quantité de gens pour un temps déterminé jusqu’à ce que la terre produise ses premiers fruits. Seuls les plus puissants seigneurs ou les monastères les plus grands sont capables d’organiser de telles œuvres collectives. Avec l’apparition de nouveaux villages, chaque fois plus éloignés des bourgs existants, le loyer sous forme de travail tend à se transformer en loyer sous forme de produits. Cette tendance apparait tout d’abord dans la nouvelle périphérie, puis se généralise.

L’apparition du loyer en nature est un changement qualitatif significatif dans les relations de servitude. Le serf de la glèbe se distingue de l’esclave par son « droit » à se reproduire et parce qu’il cesse d’être une marchandise séparée de la terre. Le serf est vendu avec la terre du domaine et les animaux. Son travail lui semble, à son niveau de conscience, un travail encore aliéné. Avec le loyer sous forme de travail, et tant que sa parcelle produit, le serf perçoit son travail comme un travail pour lui-même ; et lorsqu’il travaille les terres du seigneur cela lui semble un travail forcé et aliéné. Il n’est donc pas étrange, à partir de là, de constater que l’amélioration des forces de production matérielles a lieu sur les parcelles individuelles et non sur les terres du seigneur. Avec l’introduction du loyer en produits, le serf considère qu’il travaille toute la terre pour lui, et il le fait avec la même intensité partout. Le travail aliéné pour les autres ne se reflète que dans le fruit du travail, pas dans le travail direct en lui-même. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que le loyer en produits, avec des rendements beaucoup plus hauts, remplace le loyer sous forme de travail. La productivité du travail augmente en raison du changement qualitatif dans la relation de production existante, un changement qui apporte une plus grande liberté en tant que personne.

Dans la mesure où le surplus de produit augmente ainsi au 11ème et au 12ème siècle, les seigneurs sont chaque fois plus intéressés pour échanger une part croissante de ces excédents pour d’autres produits qu’ils ne peuvent obtenir sur leurs terres. Le service de transport d’un domaine à l’autre tend à se caractériser de plus en plus par le transport de produits, et il s’ensuit des achats et des ventes supérieures sur des marchés plus éloignés. Les seigneurs exigent en guise de loyer des produits aisément transportables et négociables, comme par exemple le blé, le vin ou le bétail. Ils concentrent ainsi en leur pouvoir les productions les plus précieuses et les plus considérables pour le marché. Après plusieurs siècles, le commerce est à nouveau prospère.
Acheter et vendre des produits pour les seigneurs féodaux requiert une plus grande liberté en tant que personne que leur simple transport d’un domaine à l’autre. Pour se défendre contre tout type de malandrins, les transporteurs-négociants doivent s’installer en dehors des bourgs où sont construites de nouvelles murailles pour leur protection. Ces bourgeois s’organisent en corporations et encaissent des taxes aux membres afin de construire des remparts et organier la surveillance. C’est ainsi que nait le citoyen libre, ou encore appelé bourgeois, en parallèle avec les serfs des campagnes. Avec ces citoyens libres, les seigneurs parviennent à vendre leurs produits et à transformer le loyer sous forme de produits en revenu monétaire, avec lequel ils peuvent à leur tour acquérir d’autres produits. Les rois introduisent la monnaie de métal car ils sont les plus intéressés par l’unification des fiefs en de vastes régions.
À partir des échanges commerciaux, il est possible d’approfondir la division sociale du travail entre les régions. Avec l’essor du commerce, les seigneurs les plus élevés en rang autorisent un nombre plus important de leurs artisans à se spécialiser en échange d’une rétribution. Le résultat en est la diminution de leur effectif de serfs, apparait alors un nouveau groupe de citoyens libres. Dans toutes les régions, le bourg actif d’un grand seigneur, d’un monastère ou d’un évêque, devient le centre de l’activité artisanale et commerciale pour des régions chaque fois plus étendues. Ils sont les plus intéressés à organiser l’activité artisanale et à accorder la liberté comme personnes aux artisans. Ils les organisent en guildes et définissent des exigences à la qualité de la production artisanale, règlementent le marché et interdisent la vente en dehors de celui-ci. Les métiers à tisser des cours, à usage domestique, sont abandonnés. Les seigneurs deviennent les clients principaux des ateliers urbains. Un échange commercial croissant se développe entre les seigneurs féodaux et les villes en expansion. Un marché pour des produits artisanaux, agricoles et des matières premières venant de régions toujours plus éloignées se met en place. Les marchés locaux et les foires régionales prospèrent à partir de cette période.

Sans liberté individuelle - sans la possibilité de se déplacer d’un lieu à l’autre et de disposer de ses biens – le commerce et l’activité artisanale ne peuvent se développer. La liberté en tant que personne devient une condition inhérente au secteur urbain et constitue le début d’une lutte acharnée. La simple croissance quantitative de la bourgeoisie naissante crée des tensions de plus en plus fortes entre la nouvelle classe sociale et les princes séculiers ou ecclésiastiques sur le domaine desquels est construit le bourg. Au cours du 11ème siècle, les luttes sociales pour la gestion de la ville prennent des formes plus ou moins violentes dans toute l’Europe. Parfois, les nobles fuient ou sont expulsés des bourgs (Allemagne), se fondent avec la bourgeoisie naissante (Italie et sud de la France), se rendent pacifiquement (Grande-Bretagne), ou bien le Roi, c’est-à-dire la partie la plus intéressée, joue le rôle de médiateur dans le conflit (Nord de la France et Flandres). Les villes se libèrent du joug seigneurial ; la terre citoyenne se libère de tout tribut, et obtient une complète liberté. Elle peut être vendue ou louée, sans limite et sans dépendance. S’installer en ville équivaut à recevoir la citoyenneté après un an de résidence.
Le Moyen-Âge surgit de la terre qui est la base de son histoire. Le serf n’est pas citoyen de l’Etat, c’est à dire qu’il n’est pas un habitant de la ville qui vit à la campagne, comme dans le cas de la Grèce et de Rome. Le ‘développement de la ville médiévale est postérieur et surgit en opposition à la campagne en tant qu’espace de liberté. Le flux migratoire de la campagne vers la ville signifie une véritable libération des individus (les serfs) comme personnes. La division du travail entre la campagne et la ville, et entre les villes elles-mêmes et les guildes, augmente la spécialisation, permet la croissance accélérée des villes et avec elle l’absorption des serfs à la recherche de la liberté. À la fin du 11ème siècle et au début du 12ème siècle, le nombre de guildes d’artisans se multiplie, ce qui va permettre un caractère relativement ouvert des corporations qui regroupent les différents ateliers d’un même secteur d’activité. Le maître est propriétaire de l’atelier, des outils et des matières premières. L’expansion de l’économie urbaine permet que le poste de maître soit accessible aux aides salariés, démontrant la structure ouverte de la corporation, soumise à l’autorité d’une direction collégiale de membres, choisis par leurs compagnons pour une ou deux années. Les conseils des municipalités sont régis par des procédures analogues à ceux des guildes.
L’individualité libératrice s’installe dans les villes médiévales à partir d’une société démocratique alors qu’à la campagne règne le servage. La citoyenneté médiévale ressemble encore à la citoyenneté de la polis du « mode de production antique » en Grèce et à Rome. La démocratie de la polis à Rome et en Grèce est la phase de transition vers une économie de marché basée sur la relation esclavagiste, alors que la démocratie bourgeoise des villes médiévales constitue une transition vers l’économie de marché basée sur le capitalisme. La différence est que les citoyennetés grecque et romaine se basent sur toute la population paysanne libre et unifiée à partir de la polis alors que la citoyenneté médiévale est exclusive et privilégie la population urbaine différenciée de la population agricole encore sous le régime du servage. Le « mode de production antique » constitue une phase de transition des relations communales vers les individuelles, sur la base desquelles nait une relation sociale qui prive les exploités de toute liberté en tant que personne et de tout moyen de production. La cité médiévale constitue une phase de transition des relations individuelles sous le servage vers la liberté individuelle en tant que personne dans les villas, sur la base de laquelle surgit une relation sociale qui libère comme personnes les exploités en les libérant de tout moyen de production.

Chapitre IV

Une société à partir de l’individualité dans la modernité

1. La renaissance de l’économie de marché et de la liberté individuelle aliénée

Le capital nait et se développe au milieu de relations non capitalistes et à leurs dépens. La naissance du capital productif suppose la généralisation des relations de marché, même s’il ne s’agit pas là d’une condition suffisante. La généralisation des relations commerciales est le prérequis pour ce développement qui s’obtiendra, comme nous le verrons, par l’introduction et la généralisation du loyer en numéraire. C’est sur cette base que surgit le capital commercial et usurier avant le capital productif. Le mercantilisme, ou la renaissance de l’économie de marché, représente une période d’accumulation de capital, sans la présence d’un processus capitaliste de production. Les gains commerciaux dérivent d’un échange de produits de valeur inégale, à partir d’une position d’achat et/ou de vente en situation de monopole sur le marché. À ses débuts, l’économie des guildes d’artisans est une économie de marché avec échanges de produits équivalents en valeur à travers l’argent. Des relations salariées existent ainsi au sein des corporations et elles ne constituent pas encore une forme capitaliste de production dans la mesure où le maître-artisan ne s’enrichit pas avec le travail non payé de ses ouvriers ou apprentis, et ces derniers n’ont pas accès aux moyens de production, à travers les cycles de vie. L’objectif est plutôt le contraire.

Ce n’est qu’avec la séparation de la masse des petits producteurs indépendants de leurs moyens de production, ou le blocage à leur accès dans une économie de marché, que nait l’individu libre en tant que personne mais dépourvu de tout moyen de production. L’accès aux moyens de vie n’est alors possible qu’à travers la vente de la force de travail. Lorsque les travailleurs sont isolés des moyens de production, ils n’ont d’autre « liberté » que de vendre leur force de travail à ceux qui en sont propriétaires. Celui qui vend sa force de travail n’a que la liberté de se vendre sur le marché du travail, ou de refuser de le faire et mourir de faim. Il ne s’agit pas là d’une véritable option si cela ne permet pas aux personnes sans moyen de production de vendre leur force de travail, dans une situation où ils n’exercent pas de monopole, aux propriétaires de ces instruments qui décident quoi produire et qui embaucher. Dans cette conjoncture qui leur est favorable, les propriétaires des moyens de production peuvent embaucher les travailleurs selon la valeur de leur force de travail et non en se basant sur la valeur créée par leur travail. Historiquement, la valeur de la force de travail est déterminée, comme nous le verrons par la suite.
Dans la relation esclavagiste, la personne est réduite à l’état de marchandise. Pour l’esclave, tout travail est aliéné et il ne perçoit pas le travail requis pour son entretien comme un travail nécessaire pour lui. Dans le capitalisme, la situation est à l’opposé : le salarié sent qu’il est payé pour son travail, alors que dans les faits on le paye pour qu’il reproduise sa force de travail. En apparence, il n’y a pas de sur-travail, et de la même façon le contraire se produisait avec l’esclavage où, de manière erronée, tout travail semblait être du sur-travail. Le salarié est libre en tant que personne, mais il est en même temps contraint, afin de pouvoir survivre, de vendre sa force de travail. C’est une forme de liberté comme personne qui ne permet pas de se réaliser comme personne ; une liberté sans autre alternative que de mettre en place une nouvelle relation d’exploitation ; une liberté aliénée. Ce processus d’aliénation est graduel dans l’histoire de la transition du féodalisme vers le capitalisme.

Dans le féodalisme, tant que prédomine le loyer sous forme de travail, les serfs travaillent certains jours les parcelles qui leur ont été attribuées et les autres jours les terres du seigneur. Il y a ici une nette séparation entre travail pour soi-même et travail obligé pour les autres. Les serfs ne sont pas libres de se déplacer ; ils ne peuvent pas non plus être vendus séparément des moyens de production (le domaine). Ils sont uniquement libres de se reproduire et de pourvoir à leur entretien dans les limites du domaine et sur les parcelles assignées. Avec le loyer sous forme de produits, les serfs travaillent leurs parcelles et sont obligés de verser une partie de la récolte au seigneur comme tribut. Dans ce processus, tout semble être du travail pour soi, une perception qui permet d’augmenter la productivité du travail. L’aliénation du travail n’apparait déjà plus dans le travail mais dans le produit du travail. En travaillant avec la même intensité sur toute la parcelle, un loyer basé sur un pourcentage de la récolte relève parallèlement la part de travail aliéné.
Avec le loyer en numéraire, le serf obtient une complète liberté en tant que personne pour vendre lui-même son produit. Le seigneur est totalement libéré du processus de production et de commercialisation, et se contente de recevoir un loyer versé en argent, correspondant à son monopole improductif sur les moyens de production. L’aliénation du travail n’apparait plus directement dans le travail, ou dans le produit du travail, mais dans la valeur du produit sur le marché. Si cette valeur n’est pas suffisante pour s’acquitter du loyer en argent, le producteur n’a d’autre solution que d’abandonner la parcelle. La séparation du petit producteur de son moyen de production semble être le résultat des aléas du marché ; la main visible du seigneur devient invisible ; c’est le marché qui sépare les petits producteurs de leur moyen de production. Face à l’absence d’alternatives, le producteur « libéré » de tout moyen de production et libre comme personne ne peut que vendre sa force de travail. Pour voir en détail ce processus de prolétarisation, et qui sont ceux qui finissent par être propriétaires des moyens de production, revenons vers l’Histoire.

À la longue, l’expansion continue de la production corporatiste, c’est à dire sa reproduction élargie, ne trouve pas de compensation dans un marché relativement étroit. Pour sortir de cette crise de réalisation, les cités s’efforcent de trouver des marchés plus lointains ; ce sont les guildes commerciales qui parviennent à obtenir des droits exclusifs de vente dans des villes étrangères. Généralement tout s’opère sur la base de la réciprocité, à partir d’une division régionale du travail. Ces nouvelles associations de guildes de marchands entre différentes villes s’appellent généralement des hanses. La division régionale du travail artisanal signifie que les corporations respectives dépendent de plus en plus du monopole commercial de ceux qui ont accès à des marchés extérieurs à la ville. Les guildes commerciales obtiennent de fait et de droit un monopole d’achat et de vente des produits artisanaux. La conséquence en est la subordination progressive de la production artisanale aux guildes commerciales.
Dans les villes dont les produits sont de haute qualité (drap à Florence, dans les Flandres et à Londres par exemple), le développement des corporations est considérable et elles exportent du drap vers des régions très lointaines. L’assujettissement des guildes artisanales aux corporations commerciales rend plus fort le pouvoir de négociation des marchands qui peuvent acheter et vendre à des prix de monopole, une situation qui permet aux artisans d’obtenir des prix adéquats pour reproduire leur force de travail, tandis que les commerçants accumulent de l’argent. La production artisanale se subordonne à un capital commercial naissant, et les commerçants endossent alors le rôle d’entrepreneurs dans les corporations artisanales, décidant quoi, quand et comment produire. Fournisseurs des matières premières, ils contrôlent également le prix des matériaux, et de facto tout le processus de production et de commercialisation. Dans les faits, les guildes artisanales vendent chaque fois moins le produit de leur travail et tendent de plus en plus à recevoir un paiement en échange de leur force de travail, perdant peu à peu le contrôle de leurs moyens de production. Nous nous trouvons ici face à un processus d’assujettissement indirect du travail au capital.

A la campagne, un processus similaire commence à prendre forme. Le développement de l’activité industrielle et de la construction dans les villes créent une demande croissante de produits agricoles et de matières premières, générés à la campagne et commercialisés dans les villes ; en d’autres mots, l’intégration du marché entre la campagne et la ville s’accroit. Dans l’ensemble des bénéfices du seigneur, la part provenant de la vente de bois augmente sans cesse. La demande permanente de laine mène à l’introduction massive d’ovins, et démarre alors le processus consistant à clôturer les terres communales les plus périphériques. Ce sont non seulement les seigneurs qui s’intéressent à ce processus mais également la bourgeoisie qui achète ou loue des terres. L’opposition des serfs aux clôtures est très forte dans les zones les plus peuplées. Le processus débute dans les secteurs de la périphérie pour ensuite se rapprocher peu à peu des zones centrales.

Au fur et à mesure de l’avancée de ce processus de construction de clôture, le système de la triple alternance règlementée chez les serfs se généralise. Ces derniers regroupent les terres en jachère et en profitent mieux pour les utiliser comme terres de pâturage pour le bétail. Avec la monopolisation croissante de la terre, les serfs ne peuvent plus se réfugier dans les friches pour échapper à la servitude. Avec le protectionnisme urbain croissant, nous verrons que la migration vers les villes est, elle aussi, compromise. Dans cette conjoncture, les seigneurs octroient la liberté comme personnes aux serfs et louent leurs terres à celui qui offre le plus. Ils octroient cette liberté pour s’affranchir des aléas du marché. Le seigneur féodal se retire de toute intervention dans le processus de production et de commercialisation du produit agricole, devenant ainsi un simple loueur improductif sans aucune fonction dans le processus de production et de distribution des biens agricoles. Les intermédiaires sont ceux qui monopolisent l’achat des produits agricoles et la vente d’intrants aux paysans libres.

Les concessions de terres cessent d’être héréditaires et sont révocables selon le bon vouloir du seigneur (tenance at will). De cette manière, il peut réajuster périodiquement le loyer en argent en fonction de la productivité ou du rendement économique du sol. Les paysans se trouvent dans une situation encore moins avantageuse pour vendre leurs produits que celle du seigneur féodal. L’atomisation de l’offre, face à une demande monopolisée, réduit le prix de vente des paysans libres. L’inverse se produit avec le prix des intrants. Avec les clôtures, les matières premières, les vêtements et même la laine gagnent en prix. Ce double monopole touche négativement les revenus des paysans libres. Les prêteurs usuriers profitent de la conjoncture et il s’agit généralement des commerçants eux-mêmes qui remplissent cette fonction. Les taux d’intérêt usuriers compliquent encore plus la capacité économique du paysan pour payer le loyer en argent. Le résultat : abandon forcé de la parcelle. Un nombre toujours plus important de paysans appauvris se voit ainsi « libéré » de tout moyen de production et de tout moyen de subsistance. Face à cette situation, les paysans n’ont pas d’autre choix que de vendre leur force de travail comme ouvriers agricoles sur les terres clôturées. Cette paupérisation et cette lente prolétarisation de la campagne provoque des jacqueries.
Dans les villes, le choc entre corporations d’artisans et marchands ne se fait pas attendre, et encore moins là où prospère l’industrie textile. La révolution classique éclate en Flandres et les guildes artisanales en sortent victorieuses. Comme conséquence, le protectionnisme dans les villes limite volontairement la production des guildes elles-mêmes, pour ainsi pouvoir contrôler les ventes et avoir un prix « juste » des produits. Les corporations commerciales se voient obligées de se spécialiser dans des produits « exotiques » qui ne sont pas élaborés dans les villes. Leur espace d’opération demeure limité à quelques produits, ce qui les contraint à chercher des marchés plus vastes. En acquérant le droit exclusif de vente de ces produits exotiques, la conséquence logique est le protectionnisme de leur propre corporation dans un territoire élargi. Les politiques protectionnistes limitent la croissance de la population urbaine mais également l’affluence d’étrangers (serfs ou paysans appauvris) vers les villes. L’acquisition de la citoyenneté est règlementée avec l’introduction de certificats d’origine et de naissance. L’augmentation constante du droit à payer pour obtenir la citoyenneté freine la migration de la campagne vers la ville.

Avec le protectionnisme, les possibilités de devenir maître-artisan sont restreintes. Les corporations d’artisans se referment complètement sur elles-mêmes, non seulement face à l’extérieur mais aussi face à leurs membres. Les droits élevés à acquitter sont un obstacle pour les ouvriers qui souhaitent ouvrir un autre atelier. Exclus des moyens de production, les ouvriers deviennent d’éternels salariés. Les intérêts entre maîtres-artisans et ouvriers deviennent opposés. Les groupes d’ouvriers et de journaliers en position de monopole de travail prennent forme, des sortes de syndicats de travailleurs que les maîtres tentent de briser en remplaçant les rebelles par des travailleurs non organisés et moins chers. Face au manque croissant de possibilités dans un environnement protectionniste, il y a une grande offre de travailleurs disposés à accepter n’importe quel prix. Les révoltes de journaliers sont à l’ordre du jour vers la fin du 14ème siècle dans une grande partie de l’Europe médiévale. C’est l’époque de la lutte sociale qui marque la fin du féodalisme.

Le pouvoir des villes libres se referme, comme le renfermement des corporations. Les maîtres-artisans les plus puissants gouvernent la cité, mais leur pouvoir se limite à l’environnement local de l’économie artisanale. Les corporations de marchands qui se spécialisent dans certains produits exotiques, provenant de terres toujours plus lointaines, ont par contre besoin d’un marché et de déplacements plus faciles mais avec des droits exclusifs sur la vente. Dans ce but, ils s’allient à un roi ou à un prince pour créer un protectionnisme commercial sur un territoire qui regroupe de nombreuses cités. C’est ainsi que surgit l’Etat national pour le renforcement duquel les corporations commerçantes versent des tributs afin d’obtenir la formation d’une armée royale. L’Etat national issu du mercantilisme lève des tributs sur la circulation et le commerce interne tout en protégeant le marché national contre les commerçants étrangers. Avec la formation du marché national, le mercantilisme remplace le protectionnisme des guildes artisanales dans les villes par un autre, mercantile et d’ordre national.

Le premier monopole commercial est établi sur des routes empruntées par des produits exotiques qui partent de Chine par voie terrestre, passent par la Mer noire et Constantinople pour être récupérés par des marchands génois. L’autre route traverse l’Océan indien et se divise : un tronçon passe par Bagdad et Damas pour s’achever aux portes de la Palestine, tandis que l’autre passe par la Mer Rouge et Alexandrie où les Vénitiens récupèrent les marchandises. Pour rompre ce monopole italien, le Portugal cherche une route alterne maritime en passant par les Açores (1431), le Cap de Bonne Espérance (1487) et l’Inde (1498). L’Espagne souhaite trouver la route des Indes par l’Atlantique et débarque en Amérique (1492). Au 16ème siècle la France, la Hollande et la Grande-Bretagne entrent en scène. En réalité, la participation européenne au commerce asiatique n’est rien d’autre que la reprise du commerce asiatique et arabe vers l’Europe, des échanges beaucoup plus développés depuis très longtemps, sans que le Vieux Continent ait quelque chose de nouveau à offrir en échange.

La clientèle européenne pour ce marché de produits somptuaires est très réduite et consiste essentiellement en l’aristocratie rurale et la bourgeoisie naissante. Lorsque l’aristocratie rurale est la principale cliente, le loyer en argent constitue la limite concrète à l’accumulation de capital commercial sur la base du monopole à la vente. Ce revenu en argent est exporté vers l’Orient. Au lieu de stimuler la création de richesse matérielle en Europe, le capital commercial est ainsi drainé. Face à ce drainage permanent d’argent sous la forme de métaux précieux, il est aisé de comprendre les raisons du pillage de l’or et de l’argent mené à bien par les européens, tout d’abord en Afrique occidentale puis au Mexique et au Pérou. L’organisation du travail se base sur l’autosuffisance des communautés de base et la coexistence simultanée du travail forcé. Face aux yeux européens il s’agit d’une relation esclavagiste ; et la reproduction des communautés de base est perçue comme une menace potentielle de rébellion. Avec la désarticulation des communautés de base, avec une redistribution territoriale forcée, l’instauration de relations esclavagistes en fonction du pillage implique la destruction objective de l’organisation économique existante, une destruction qui, plus que les massacres directs, sera la cause principale d’un ethnocide sans précédent. La population est décimée en moins d’un demi-siècle, et la baisse démographique entraine l’abolition de l’esclavage pour les Indiens et le début de la traite des esclaves en provenance des côtes africaines.

Le pillage de l’or et de l’argent provoque en Europe une inflation permanente qui touche ceux qui vivent exclusivement de loyers en numéraire, c’est-à-dire la petite noblesse. La vente massive de terres effectuée par cette classe improductive en est la conséquence. L’augmentation du loyer en argent ne peut rivaliser avec le taux d’inflation, et le pouvoir d’achat de l’aristocratie diminue de manière visible à partir de 1620. Face à une demande subissant une contraction, les bénéfices des Compagnies des Indes chutent sans cesse jusqu’en 1670. Le mercantilisme atteint ses limites en raison de la contraction de la demande interne en produits somptuaires. Cependant, lorsque se produit une telle contraction, un marché interne dynamique pour les produits de base se développe. Depuis que l’économie de marché inclut les paysans et avec la naissance d’un grand nombre de journaliers dans les villes, la demande de produits bon marché et de matières premières augmente sans cesse. Se forme alors un marché populaire interne aux dépens du marché du luxe de la classe seigneuriale improductive.

L’agriculture à grande échelle dans les fermes, avec une force de travail salariée, se spécialise dans des produits populaires comme le blé, la pomme de terre, la laine et le cuir. La ruine de la petite noblesse a pour conséquence une vente toujours plus « libre » de terres sur le marché. Dès lors, de grandes exploitations agricoles se forment avec une main d’œuvre journalière. La spécialisation de l’agriculture populaire à grande échelle devient plus aigüe, et la productivité du travail augmente. Avec cette production spécialisée, les prix des céréales et de la laine diminuent. Les petits producteurs ne peuvent plus rivaliser et se voient contraints de chercher du travail comme ouvriers agricoles journaliers. Ce processus de formation du marché interne débute aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, et beaucoup plus tard en France et en Europe orientale et méridionale. En Grande-Bretagne, aucun lieu ne se trouve éloigné de la mer et aux Pays-Bas, la mer et les voies fluviales fournissent l’infrastructure naturelle pour la création d’un marché interne national. Le transport à bas prix mène à la formation et à l’intégration du marché de tout un pays.

Avec la formation du marché intérieur, la production d’articles de consommation courante se développe, non seulement dans les nouveaux centres hégémoniques mais aussi dans les périphéries. À partir de la seconde moitié du 17ème siècle, la production de sucre à grande échelle, avec une main d’œuvre esclave aux Antilles et au Brésil, remplace le commerce des biens somptuaires pour le marché européen. La division du travail entre centre et périphérie permet son introduction historique suite à une initiative britannique et hollandaise. Face au manque de main d’œuvre en Amérique, les européens ont recours aux plus anciennes relations de production pour exploiter les plantations coloniales. Entre le 17ème et le 19ème siècle, un million d’esclaves est transporté vers l’Amérique sans compter ceux qui meurent sur les côtes africaines après leur capture ou ceux qui meurent durant le transfert. Après 1660, les importations britanniques de sucre dépassent toutes les importations combinées des autres produits coloniaux. La spécialisation agricole devient internationale, en fonction d’un marché populaire. Elle se produit également en Europe. L’Irlande fournit des pommes de terre aux britanniques. Le prix du produit chute tellement que cela n’est pas suffisant pour payer le loyer en argent des paysans qui vivent sur les pires terres de Grande-Bretagne. La monoculture produit à son tour des maladies périodiques. Les crises de la pomme de terre provoquent ainsi des vagues migratoires de paysans irlandais ruinés.

C’est une chose d’élaborer de objets somptuaires de haute qualité avec une force de travail qualifiée pour un marché relativement réduit et stable, et c’en est une autre de produire des articles populaires (draps, cuirs) plus standardisés et plus simples. Ces derniers ne demandent pas de travail qualifié, et par conséquent pas de corporations non plus. Un produit moins spécialisé est mieux pour la division sociale du travail. Le drap est moins cher lorsqu’une personne carde, une autre file, une autre tisse, une autre étire, une autre ajuste, une autre presse et une autre emballe que lorsque c’est la même personne qui réalise toutes ces opérations. Face à un marché avec ce type de procédure de production, le protectionnisme des guildes devient obsolète. Ces tâches peuvent être effectuées par la population paysanne qui possède par tradition des métiers à tisser pour fabriquer ses propres vêtements. Avec les rapprochements, les paysans se voient obligés à acheter toujours plus la matière première dont ils ont besoin pour fabriquer leurs habits. Les entrepreneurs intermédiaires remettent ces matières au paysan appauvri, ou à leurs femmes, et viennent ensuite récupérer le produit terminé pour le vendre au marché ; il s’agit là de la fameuse industrie à domicile qui transforme le commerçant en entrepreneur et indirectement lie la famille paysanne au capital, la transformant en réalité en un salarié qui travaille à la tâche pour lui. Ce que le capital commercial ne parvient pas à instaurer avec les corporations artisanales bien organisées, il y réussit avec une paysannerie atomisée.
Le regroupement ultérieur de journaliers (femmes et enfants surtout) dans un seul endroit, la manufacture, permet une spécialisation encore plus grande dans le processus de production et implique la subordination formelle du travail au capital. Le travailleur se trouve séparé de facto de ses moyens de production et n’a d’autre option que de vendre sa force de travail. Avec une division sociale du travail plus importante dans une manufacture, la productivité professionnelle dépasse les chiffres de l’industrie à domicile, qui par conséquent ne peut plus rivaliser avec la manufacture. Les premières coopératives historiques de tisserands, celles qui sont mentionnées dès 1761 en Grande-Bretagne et à partir de 1835 en France, ont pour objectif de faire face à la concurrence mortelle des manufactures (Bulgarelli et Fallas, 1990 : 116). La disparition de l’industrie à domicile se fait peu à peu et provoque une surpopulation paysanne. Face au manque de terres disponibles, l’unique issue est l’émigration massive vers le Nouveau Monde, surtout à destination des Etats-Unis. Le processus de destruction et de reconstitution de producteurs indépendants dans l’espace persiste jusqu’à ce que la terre soit complètement monopolisée. Les vagues migratoires suivantes chercheront à aller encore plus loin. Les processus de reconstitution et de destruction de producteurs indépendants à la recherche de terres disponibles se dirigeront au fil du temps vers de nouveaux horizons : le Canada, l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay, l’Australie et l’Afrique du Sud.

Les échanges commerciaux portent en eux-mêmes leur propre rationalité et ont par conséquent un caractère séculier. Le marché est, de manière claire et visible, le fruit de l’activité humaine spécialisée et non de la volonté du seigneur ou de l’Être suprême. Le Dieu tout puissant devient avec la Réforme à partir de 1500 un Dieu diversifié (Houtard, 2001 : 37,61 et 64). Les pouvoirs de création autrefois attribués exclusivement aux cieux descendent désormais vers la Terre et l’Humanité prend possession de Dieu (Hardt et Negri, 2002 : 80-84). L’économie de marché apparaît alors comme le résultat de relations d’acteurs libres sur le marché. Dans la modernité, la société est le résultat final des activités individuelles des acteurs, aboutissement de l’inverse de la pensée primitive, où l’individu en tant que tel n’existe que comme membre de la société. Partir de l’individualité équivaut à partir de la subjectivité. Descartes pose les bases de cette pensée lorsqu’il écrit dans son essai Le Monde (1629-1634) que nous avons une connaissance indubitable de notre vie interne mais pas du monde qui nous entoure.

La construction d’une société, à partir de l’individualité dans la modernité, présente cependant un dilemme de gouvernabilité. Hugo de Groot affirme en 1625 aux Pays-Bas que tout individu est bon par nature et a le droit naturel à la survie, en concluant que la solidarité face à l’autre est la garante de mon droit naturel et que c’est l’unique moyen pour l’individu de vivre en société. Ce concept humaniste se réfère à l’idéal démocratique qui règne dans les cités médiévales mais qui se heurte aux intérêts du mercantilisme en plein essor. De Groot échappe de justesse à la peine de mort dans la jeune république des Pays-Bas (Tuck, 1989 : 36-39). Hobbes (1588 - 1679), plus engagé avec le mercantilisme britannique, définit une société où la liberté en tant que personne, dans le cadre du Droit naturel, serait utilisée de manière rationnelle. Sans raison juste, aucun individu ne peut être libre sauf sous un régime déterminé. Les êtres individuels doivent faire un pacte, par le biais d’un contrat social, qui assigne au pouvoir souverain le droit absolu d’agir passant outre les volontés individuelles. Cette théorie de la souveraineté, élaborée ensuite par Rousseau, présente la première solution politique à la gouvernabilité d’une société construite à partir de l’individualité (Hardt et Negri, 2000 : 88-89).

2. Libéralisme et protectionnisme : unité contraire de société à partir de l’individualité

Le mode de production capitaliste proprement dit ne devient réalité que lorsque se concrétise le processus de subordination du travail au capital. Ce n’est que sous cette condition que débute la concurrence entre capitaux productifs individuels à partir d’une révolution technologique. Pour la première fois dans l’Histoire, la relation de production mène au développement des moyens de production comme étant le moteur de l’économie. Le développement des forces productives sociales matérielles constitue le véhicule de la concurrence capitaliste. Cependant, ce développement apparait comme une force productive du capital et non comme force productive du travail, ou uniquement comme force productive du travail dans la mesure où celui-ci est subordonné au capital. Il n’apparait pas comme force productive du travailleur individuel, qui dans son travail est subordonné aux intérêts privés du capital, des intérêts qui ne sont pas orientés en fonction de la vie de la population qui travaille. Ce travail n’est pas libérateur pour le travailleur mais le condamne plutôt à la vente à perpétuité de sa force de travail au capital privé. Le processus de « libération » individuelle débouche ainsi sur un résultat opposé.

Tant qu’existe la soumission formelle du travail au capital (la manufacture), la concurrence inter-capitaliste dépend essentiellement de la prolongation et de l’intensification de la journée de travail et de la réduction du salaire au plus bas niveau possible. C’est l’époque où abonde le travail féminin et infantile en raison de sa grande capacité de remplacement. Le gain et le taux de profit (expression du gain par rapport au capital investi) augmentent en outre avec l’introduction d’équipes diurnes et nocturnes. Dans un tel contexte, le travail infantile et féminin, les journées prolongées de jour comme de nuit prospèrent. Avec la disparition de l’industrie à domicile, cette pratique se généralise parmi les entreprises et les avantages concurrentiels d’un capital sur l’autre s’évanouissent. Le résultat est une tendance à l’égalité des taux de profit. En d’autres termes, le taux de profit extraordinaire diminue chez les entreprises qui à l’origine étaient leaders dans le secteur. La première crise concernant le profit du capital industriel a lieu en Grande-Bretagne entre 1780 et 1793. Après des décennies d’expansion, le taux de profit diminue et le capital perd son attrait en tant qu’investissement (Imbert, 1971 : 321). La première récession capitaliste se produit donc en Grande-Bretagne.

La concurrence sur le marché exige d’autres sources de profit extraordinaire. La mécanisation fait son entrée historique avec la machine à vapeur (fin du 18ème siècle) qui favorise la soumission réelle du travail au capital. La technologie devient le moteur de la concurrence, et avec son essor le capitalisme mature commence. Le capital se répand dans des secteurs où s’élaborent des moyens de production, comme la métallurgie et le charbon, et se diversifie dans plus de biens de consommation, c’est-à-dire des articles de consommation courante comme le cuir et les chaussures. C’est ainsi que débute le développement capitaliste consacré non seulement à la fabrication de produits de consommation mais aussi, et surtout, à celle de moyens de production. Comme la concurrence capitaliste dépend du degré de développement de ces derniers, ils sont glorifiés. Les forces productives sociales déplacent les forces naturelles, à une époque où apparait la glorification des inventions technologiques. L’homme domine la Terre comme jamais auparavant. Une nouvelle période d’ascension économique se produit à partir de cette spécificité. Les moyens de production les plus développés, comme la machine à vapeur, réduisent le coût de production et constituent une source de profits extraordinaires pour les entreprises qui sont les premières à les utiliser. Surgit alors une nouvelle source de profit extraordinaire, qui semble inépuisable en apparence.

L’innovation technologique en tant que facteur de concurrence n’empêche pas encore que les salaires demeurent bas ou que les journées de travail soient très longues, et ne font pas disparaitre le travail infantile et féminin. C’est l’époque où toutes les formes d’exploitations coexistent ; selon Marx, la période orgiaque du capital. En raison de la plus grande productivité du travail atteinte grâce à la mécanisation, le prix des produits courants diminue. Cela permet de baisser encore plus le niveau des salaires. Ce que le travailleur perçoit est inférieur à la valeur que produit son travail pendant une journée, et de cette façon la partie de la journée durant laquelle il travaille exclusivement pour le capital augmente. Ce système est généralement appelé plus-value relative. Aux yeux du capital, la technologie en elle-même génère cette plus-value qui apparait comme faisant partie de la productivité du capital. Dans les faits, la productivité du travail raccourcit le temps de travail nécessaire au travailleur pour produire ce qui permet de payer son salaire. Nous avons là la forme d’exploitation la plus invisible de toute l’Histoire de l’Humanité. Tant que la capacité de substitution de la force de travail ne diminue pas, le salaire réel n’augmente pas malgré le développement technologique. Le salaire ne dépend pas du travail mais de la capacité de substitution des travailleurs. Celle-ci est en fonction de l’ampleur relative du lien non capitaliste en dissolution. Tandis qu’une majorité de la population travaille sous un régime de relations non capitalistes de production en dissolution, les petits producteurs indépendants et leurs familles, face à la misère croissante, sont disposés à remplacer d’autres salariés si l’occasion se présente. C’est uniquement à partir de la généralisation de la relation salariale, c’est-à-dire lorsque la grande majorité de la population active travaille en échange d’un salaire, que la capacité de substitution devient limitée. Tant qu’il existe une capacité adéquate de substitution de la force de travail salariée par une autre dérivée du lien non capitaliste en dissolution (paysans, petits producteurs indépendants, petits vendeurs), la classe ouvrière se reproduit pour le capital, même si avec le salaire perçu elle ne peut se reproduire individuellement ou familialement. Bien que les salaires ne le permettent pas, la capacité de substitution des malades, des handicapés ou des contestataires permet au capital de prospérer avec le processus de reproduction au milieu de la misère. Il n’y pas uniquement une exploitation des travailleurs dans le travail en lui-même sinon qu’en plus, ces derniers sont obligés d’acheter dans les magasins du fabricant ce dont ils ont besoin pour subsister. Afin de briser le monopole des magasins situés dans les usines, les premières coopératives de produits de consommation font leur apparition entre 1827 et 1833 en Grande-Bretagne (Bulgarelli et Fallas, 1990 : 114 et 115).

Dès lors que la classe salariée dépasse quantitativement la population active dans une relation non capitaliste, la capacité de substitution de la force de travail salariée diminue. Les salariés ne pouvant remplacés facilement, la durée de vie active moyenne du travailleur augmente ainsi que sa stabilité professionnelle, même si cela se fait dans plusieurs entreprises. Les possibilités de remplacer la force de travail âgée ou de moindre rendement diminuent. Dans de telles circonstances, la reproduction de la force de travail de l’ouvrier à niveau individuel et familial à travers différents cycles de vie est indispensable pour la reproduction du capital. Sans reproduction de la classe ouvrière, individuellement et dans le cadre familial, la classe ouvrière ne se reproduit que comme classe pour le capital. À partir de la nouvelle situation, la position de négociation de la classe ouvrière augmente, et ses luttes sociales pour obtenir de meilleurs salaires et la régulation des journées de travail seront couronnées de succès.

En 1848, plus de 80% de la population active britannique travaille déjà en échange d’un salaire, contre 55% en France et aux Pays-Bas, ses concurrents les plus proches à l’époque (Semjenov, 1973 : 184). Dans ce contexte, la capacité revendicatrice de la classe ouvrière britannique augmente par rapport à ses homologues du continent où la capacité de substitution des salariés est encore élevée. La reproduction de la classe ouvrière en tant que classe pour le capital est toujours possible grâce à sa forte capacité de substitution. Mais en Grande-Bretagne, la reproduction de la classe ouvrière pour le capital requiert sa reproduction individuelle et familiale, c’est à dire une meilleure reproduction pour elle-même afin de permettre sa reproduction pour le capital. C’est dans ce contexte que surgissent les premières politiques réformistes. Alors qu’avant 1800 il n’existe aucune législation qui règlemente le travail, entre 1802 et 1833 le Parlement britannique (où domine encore la noblesse) émet 5 lois qui règlementent l’âge minimum pour le travail, le travail de nuit pour les enfants et les femmes, la durée maximale de la journée de travail et l’interdiction du travail des femmes et des enfants dans les mines de charbon. Ces lois restent lettre morte jusqu’en 1832. Lorsque la bourgeoisie obtient le contrôle du Parlement, l’inspection devient réelle.

Face à la moindre capacité de substitution de la force de travail, la bourgeoisie britannique se voit contrainte de conserver cette force de travail afin de soutenir la productivité de son travail ; le cas échéant, elle diminuerait. La source de plus-value absolue se voit restreinte en Grande-Bretagne avec l’obligation de respecter la Loi dans les années 30. Au cours de la même décennie, la journée de travail maximale pour les hommes est fixée à 12 heures. En 1840, la durée de travail hebdomadaire moyenne en Grande-Bretagne est de 69 heures, 78 aux Etats-Unis et en France, et 83 en Allemagne (Bulgarelli et Fallas, 1990 : 104). Face à une capacité de substitution inférieure des ouvriers britanniques, les salaires s’orientent à la hausse. Alors que l’indice des salaires réels est de 43 en Grande-Bretagne pour la période 1809-1918 (avec une base de 100 en 1900), il atteint 57 entre 1849 et 1858. En France par contre, l’indice ne connait pas d’augmentation pour la même période. Alors qu’il est de 54 entre 1789 et 1799, il ne dépasse pas 55 de 1852 à 1858. La cause en est une lente généralisation de la relation salariale dans ce pays (Lesourd et Gérard, 1964 : 76-78).

Avec de meilleures rémunérations pour le travail salarié, la Grande-Bretagne perd sa source de profit traditionnelle basée sur la plus-value absolue. D’ailleurs le taux de profit s’oriente à la baisse à partir des années 30. Pour ne pas perdre le combat face à la concurrence de ses adversaires du continent, où la plus-value absolue est encore de mise, la généralisation de la nouvelle technologie (machines à vapeur) est plus nécessaire que jamais. Les petits capitaux, incapables d’y accéder, disparaissent avec les lois sur la protection sociale dont l’application leur ôte leur unique avantage concurrentiel. Avec l’exclusion de la concurrence non mécanisée, la présence d’équipements mécaniques devient commune dans le secteur textile. Cependant, les profits extraordinaires liés à sa mise en place s’évanouissent. La tendance à la baisse du taux de profit est une conséquence qui apparait entre 1835 et 1848. Le capital perd de l’attrait pour être investi dans le remplacement d’équipements. La demande d’équipements diminue et avec elle la production de capital fixe (machines et bâtiments). La surproduction relative d’équipements face à la chute de la demande fait baisser les prix, et de la même façon les profits dans le secteur des moyens de production. Une nouvelle crise du profit du capital (britannique) éclate alors.

Le capital industriel cherche une issue à la seconde crise des bénéfices du capitalisme britannique, surtout dans le secteur des moyens de production. Une situation difficile de ce secteur mettrait en danger la future capacité concurrentielle de la nation. La production privée des chemins de fer de 1840 à 1850, financée avec des fonds de l’Etat, doit pouvoir apporter une solution à la crise de la grosse industrie. Sans une baisse simultanée des salaires, le secteur textile serait lui aussi en danger. Sans expansion dans ce secteur de biens de consommation, celui qui fabrique des moyens de production s’épuise. Sous la pression de Manchester, qui concentre l’industrie textile de l’époque, il est possible de revendiquer le libre marché des grains de base pour baisser les salaires. La politique libérale consistant à abolir les corn laws en Grande-Bretagne en 1846 permet de faire baisser le coût des grains et par conséquent les salaires. À partir de cette politique, un réajustement du taux de profit s’avère possible pour l’industrie. La Grande-Bretagne sacrifie ainsi l’agriculture, c’est-à-dire les petits paysans et les propriétaires terriens, considérés improductifs selon l’optique du capital, pour le plus grand bénéfice de l’industrie britannique. D’un point de vue politique cela signifie la déroute du rentier improductif contre le capital productif. La paysannerie reçoit ainsi un nouveau coup mortel face à la concurrence étrangère, et le résultat est une cague migratoire composée de paysans.


3. L’internationalisation de l’unité des contraires à partir du marché mondial

Avec le libéralisme (manchestérianisme), la division internationale du travail devient plus profonde. L’agriculture extensive d’exportation de produits traditionnellement britanniques (surtout blé et viande) peut se développer dans des exploitations très étendues dans des pays d’outremer encore peu peuplés (les Etats-Unis et par la suite le Canada, l’Australie, l’Argentine et l’Uruguay). La fabrication de grands navires à vapeur donne un nouvel élan à l’industrie lourde. Grâce à ces vaisseaux à vapeur, les distances deviennent plus courtes et les coûts du transport des produits agricoles et des matières premières diminuent. Avec la mise en place d’une politique libérale, l’intérêt pour les lointaines colonies, en baisse depuis la deuxième moitié du 17ème siècle, se réactive dès 1840. La demande de matières premières et de produits agricoles bon marché se développe, ainsi que l’intégration du marché mondial. La culture du coton, du café et du tabac pour le marché international fleurit à partir de ce moment-là. Le même phénomène se produit pour le cuivre, l’étain, le caoutchouc et le salpêtre. La production capitaliste pénètre dans ses anciennes colonies. L’esclavage devient obsolète pour les Britanniques puisque la production capitaliste produit de meilleurs taux de profit. Le marché mondial se construit essentiellement autour de manufactures situées au centre, autour de produits échangés contre des matières premières de la périphérie, ces dernières servant d’intrant pour cette industrie. Ce commerce va quintupler entre 1830 et 1870.

Le quart de siècle qui suit 1850 ne se caractérise pas par des transformations technologiques radicales mais plutôt par l’application de la machine à vapeur dans plus de secteurs de l’économie centrale, notamment les chemins de fer et les navires. Le développement du chemin de fer permet une meilleure intégration des marchés dans les pays centraux, et la marine à vapeur permet la même chose entre ceux du centre et ceux de la périphérie, au profit des premiers. Par ailleurs, alors que le libre commerce se déroule entre le centre et la périphérie, le protectionnisme règne entre les pays centraux. La Grande-Bretagne réussit à imposer la politique du libre-échange pour ses colonies, mais pas en Europe et aux Etats-Unis, qui sont indépendants depuis le siècle précédent. C’est précisément le protectionnisme industriel dans ces pays qui permet non seulement la formation d’un marché interne mais aussi en même temps le développement de leur propre industrie lourde.

En Europe nord-occidentale, le libre-échange ne s’applique que pour les produits agricoles. C’est pour ces mêmes raisons que la Grande-Bretagne sacrifie son agriculture au profit de l’industrie. En Europe de l’Est, au Portugal et en Espagne, et dans une moindre mesure en France, le protectionnisme agricole est maintenu. La forte capacité de substitution de la force de travail, et un moindre développement des forces productives, obligèrent ces pays à avoir recours à leur unique source de plus-value : l’absolue. Dans les pays nordiques où la capacité de substitution de la force de travail diminue également, le libre-échange de produits agricoles est mis en place. C’est alors la ruine de la paysannerie avec l’émigration paysanne à la recherche de nouvelles terres dans les pays d’outremer.
Avec la généralisation de la machine à vapeur dans les différents secteurs de l’économie, la brèche technologique diminue entre les pays centraux, ainsi que les différences liées aux conditions économiques et sociales des travailleurs, produit en outre par la généralisation de la relation salariale. Aux alentours de 1875, les deux tiers de la population active des Etats-Unis et d’Allemagne travaillent dans le cadre d’une relation salariale (Semjenow, 1973 : 183). La transition est plus lente en France où la production de vins sur des parcelles permet la survie prolongée du petit producteur, un fait qui constitue un obstacle à la généralisation du salaire. Le protectionnisme agricole freine encore plus ce processus de prolétarisation. Pour la même raison, l’Histoire de France du 19ème siècle est marquée par une forte capacité de substitution de la force de travail et par des luttes sociales plus radicales. Dans ce pays, les réformes ne trouveront de conditions favorables à leur épanouissement que vers la fin du 19ème siècle.
La capacité de substitution de la force de travail salariée tend à diminuer dans les pays les plus industrialisés. En Allemagne, tout comme aux Etats-Unis, les deux tiers de la population économiquement active sont salariés à la fin du troisième quart du 19ème siècle. Le résultat en est une capacité de substitution de la main d’œuvre en chute libre et une durée de vie en tant que salarié plus longue pour la population active. La reproduction de la classe ouvrière comme classe pour le capital suppose également ici une meilleure conservation de la force de travail individuelle et familiale. Sur le plan international, la capacité revendicatrice de la classe ouvrière prend de la force afin de revendiquer sa reproduction comme classe pour elle-même. Avec la création de la première Internationale Ouvrière en 1862, la conscience de classe se manifeste au-delà des frontières britanniques. Les entrepreneurs, face aux difficultés croissantes pour substituer la force de travail en général et notamment la plus combative, acceptent la présence légale de syndicats, jusqu’alors réprimée.

Devant le besoin évident de sauver la productivité du travail. Les entrepreneurs n’ont pas d’autre possibilité que de réguler la durée des journées de travail et de payer des salaires qui permettent de reproduire la force de travail individuelle et familiale des ouvriers. Ce n’est qu’ainsi que peut se reproduire la classe ouvrière comme une classe productive pour le capital. L’indice du salaire réel (avec une base de 100 pour 1900) grimpe en Allemagne de 66 à 79, entre 1852-1858 et 1868-1878 ; aux Etats-Unis il passe de 72 à 87 entre 1859-1867 et 1868-1878 ; et en Grande-Bretagne il passe de 57 à 74 au cours de la même période. En France, cet indice qui atteignait 55 en 1790 ne progresse vraiment que dans le dernier tiers du 19ème siècle lorsque la relation salariale se généralise (Lesourd et Gérard : 78). Les mesures de santé publique sont rares avant cette date mais à partir de cette époque, elles sont méthodiquement introduites et les premières assurances contre les accidents du travail se mettent place dans les pays nordiques. Le tout dans le but de mieux conserver la force de travail. La mortalité commence à diminuer et c’est le début de la transition démographique dans le Nord.

4. L’internationalisation de la lutte des contraires contre les crises capitalistes

À partir de 1875, on remarque que les nouvelles technologies se généralisent dans tous les secteurs des principales puissances industrielles de l’époque, alors que simultanément les salaires réels progressent. La conséquence en est un taux de bénéfice orienté à la baisse et, pour la première fois, simultanément dans plusieurs pays industrialisés. La crise économique devient une crise de bénéfice pour le capital. Le mouvement du capital s’internationalisant, la crise du taux de profit a tendance à se synchroniser dans le temps et l’espace. Les crises autrefois nationales deviennent internationales, et finissent par être globales comme nous le découvrirons par la suite. Face à cette tendance, il existe des réponses possibles dans un pays pour en limiter les conséquences, ce qui peut également être fait sur un plan international, mais, face à ce phénomène global, la crise devient, comme nous le verrons, critique.

Dès 1875, l’investissement dans la production diminue, la croissance économique s’affiche en perte de vitesse et le commerce international stagne. Même si le produit industriel britannique continue à croître entre 1848 et 1875 à un rythme annuel moyen de 4,6%, ce chiffre baisse à 1,2% entre 1876 et 1893. En Allemagne, ce chiffre passe de 4,5% à 2,5% pour la même période (Mandel, 1972 : 111). La même chose se produit en France et en général dans le nord-est européen. De nouvelles vagues migratoires se mettent en marche, mais cette fois ce sont essentiellement des ouvriers au chômage qui émigrent, et plus tellement des paysans appauvris. Aux Etats-Unis, au Canada et en Australie, la crise est plus courte (Maddison, 1991 : 208-211). Le produit industriel des Etats-Unis croit à un rythme annuel de 5,4% entre 1849 et 1873 et de 4,9% entre 1874 et 1893. Les Etats-Unis disposent d’un espace intérieur suffisant pour réorienter leur économie vers le marché domestique, sous le concept d’une économie d’échelle. Cependant, durant la période intermédiaire, le commerce mondial est à la baisse passant d’un taux moyen de 5,5% annuels à 2,2% (Mandel, 1972:112). La contraction économique dans l’Europe industrielle provoque la faillite des plus petites entreprises capitalistes. Seules les plus grandes parviennent à obtenir des bénéfices en investissant dans l’expansion économique et en cherchant une redistribution du marché intérieur à leur avantage, aux dépens de la faillite d’entreprises plus petites. Avec cette répartition du marché interne existant et la destruction du capital à petite échelle, les entreprises les plus grandes triomphent et elles établissent une économie d’échelle. La conséquence des investissements dans des fusions et des acquisitions est que les plus grandes entreprises étendent leur marché sans que le marché en lui-même n’augmente. Cet investissement redistributif et improductif provoque une perte de dynamisme de l’économie nationale. Aux Etats-Unis, l’économie d’échelle existe depuis le début et il n’est pas nécessaire de passer par l’étape redistributive pour se maintenir face à la concurrence internationale.

Dans la répartition du marché européen intérieur, des armées d’ouvriers de plus en plus nombreuses se concentrent dans des entreprises chaque fois moins nombreuses, et un nombre chaque fois moins nombreux de capitalistes contrôle tout un secteur. Les fusions et les acquisitions ne se produisent pas uniquement dans la branche industrielle mais aussi à l’intérieur du système bancaire, et entre ce dernier et la sphère industrielle. Avec les dernières fusions, on parle de développement du capital financier. Au lieu de s’en tenir au credo de la libre concurrence à l’intérieur de la nation, les grandes entreprises cherchent à limiter la production par le biais d’accords afin d’éviter que les prix ne baissent. Le bénéfice dans des secteurs ainsi monopolisés se fait aux dépens de secteurs non monopolisés en faillite. Les premiers peuvent parvenir à des ententes sur les quotas et les prix, mais pas les seconds. Cette tendance implique que l’agriculture se soumette à l’industrie agro-alimentaire monopolistique. Pour faire face, au moins en partie, à ces monopoles, les agriculteurs se réunissent pour créer des coopératives agro-industrielles, qui fonctionnent comme celles d’épargne et de crédit. Cependant, la constitution de monopoles implique la suppression progressive de la concurrence dans l’économie nationale, alors qu’elle s’accentue et s’amplifie entre les capitaux monopolistiques des différentes nations.

Dans la concurrence pour le marché mondial, le capital monopolistique ne s’oriente en général pas vers une compétition directe avec ses concurrents. Le protectionnisme ne laisse pas beaucoup d’espace pour pouvoir le faire mais oblige plutôt à déplacer le combat économique sur un autre terrain : les pays périphériques, où a lieu tout particulièrement l’investissement productif de l’époque. Les chemins de fer des pays centraux mènent à bien l’intégration de leurs marchés intérieurs, et les navires à vapeur font de même pour l’international. Prochaine étape : l’ouverture des marchés périphériques au cours de l’époque baptisée époque d’exportation de capital productif ou financier. Nous ne nions certes pas cette tendance, mais nous croyons comme Hinkelammert que ce phénomène fut surestimé par Hilferding à son époque. Le développement du capital productif surgit effectivement à la périphérie, même si pas nécessairement à partir de l’exportation de capital productif ou financier.

Les entreprises étrangères donnent de l’élan au développement ferroviaire de la périphérie, mais son financement s’obtient non seulement à travers des prêts de la banque privée étrangère mais aussi avec des crédits de la banque privée naissante dans ces pays de la périphérie ou avec des impôts perçus localement. La même chose se passe avec le capital productif étranger investi dans des matières premières ou des produits primaires. En raison de l’absence relative de concurrence, les bénéfices des monopoles – obtenus dans la construction des chemins de fer périphériques et la production de matières premières – tendent à être supérieurs à ceux qui sont réalisés dans les pays centraux eux-mêmes. Plus la concurrence des autres entreprises de la périphérie sera faible et plus le caractère de monopole de la production périphérique pour le marché mondial sera fort. D’où l’intérêt des colonies qui offrent des droits exclusifs aux monopoles du pays central respectif.

Les monopoles des plus vieux pays centraux, qui ont déjà tissé des liens coloniaux, atteignent une meilleure position dans la répartition du monde. Les nouvelles économies industrielles s’orientent encore plus vers la constitution de leur marché intérieur. Avec cet élargissement de l’investissement productif en interne, la croissance économique s’améliore. Aux Etats-Unis, en Australie, en Allemagne, au Japon et en Italie, le Produit Intérieur Brut double entre 1890 et 1914 : et il triple même carrément au Canada, en Uruguay et en Argentine. Les économies les plus avancées et avec un développement colonial important - Grande-Bretagne, Belgique, Pays-Bas – croissent pas contre à un rythme inférieur (50% pour la période mentionnée). La France réussit presque à doubler son produit intérieur, en participant aux investissements étrangers et elle parvient à se mettre au niveau de la Grande-Bretagne (Maddison, 1991 : 198).

L’utopie du développement du potentiel individuel maximum, selon le principe humaniste de la subjectivité dans la modernité, se limite dans la pratique au développement maximum du potentiel de l’intérêt privé du capital. La modernité évolue à partir des intérêts du capital. Le problème croissant de la modernité est : comment construire une société à partir de l’individualité ? Dans son œuvre The wealth of nations, Adam Smith parvient à synthétiser la contradiction entre l’intérêt privé et l’intérêt général en fonction du développement du capital même à niveau national. Le capitaliste individuel ne cherche qu’à obtenir le plus grand profit possible, mais une main invisible le guide vers la croissance économique, c’est-à-dire vers la prospérité. Dans cette rationalité, l’intervention de l’Etat doit être minime et favorable à l’intérêt général. Smith parle de l’intérêt général comme étant l’intérêt commun de tout le capital ; il assimile l’intérêt général avec l’intérêt public ou le Bien Commun. Ce qui importe à son époque c’est que la synthèse satisfasse les intérêts dominants. Cette synthèse fait coïncider l’intérêt privé (de chaque capitaliste) avec l’intérêt public (de tous les capitalistes), et rien d’autre n’existe en dehors de cela. Avec cette théorie, il supprime tout contenu humaniste à la modernité originelle.
Au fur et à mesure que le capitalisme s’enfonce dans son étape impérialiste, de nouvelles contradictions surgissent. De nouveaux philosophes apparaissent, qui avec leur vision actualisée font face à la crise de la modernité, caractérisée non seulement par une contradiction entre le particulier et le général mais aussi par la tension présente entre les forces opposées. Chez Kant, tout comme chez Hegel, l’humanité est le centre de l’univers. La libération de l’humanité, selon les mots d’Hegel, ne peut se produire qu’en fonction de sa domination de la nature et d’autres nations. Avec cet argument, aux dépens de la nature et de la périphérie, il accorde une légitimité à l’expansion capitaliste du centre. De la même façon il réfute le potentiel de développement des nations périphériques, et dénie en outre le potentiel de la multitude à s’organiser de manière spontanée et à exprimer sa créativité de manière autonome. Pour Hegel, l’Etat, en lui-même et par lui-même, est le tout-éthique, et la paix et la justice règnent dans une nation souveraine sous la domination de l’Etat. De cette manière, Hegel établit un appareil transcendent qui ôte à la multitude son droit à s’organiser et à s’exprimer (Hardt et Negri, 2000 : 88-92).


Chapitre V

Une société à partir de l’individualité ou une individualité sans société

1. Conflit des intérêts privés et entre particularité et totalité à l’échelle du monde

Dans leur désir d’intégrer le marché mondial, dans les pays centraux les services financiers, commerciaux, de transport et de communication se développent plus que le capital industriel à proprement parler. Ces capitaux, dans une plus grande mesure que le capital industriel, ajoutent d’autres conditions à la préparation de la force de travail. La logique d’accumulation de capital ne pousse pas uniquement à la généralisation de la relation salariale mais en plus le développement quantitatif de la classe ouvrière conduit à sa différenciation qualitative. La généralisation de la relation salariale, autrement dit l’émancipation de la classe ouvrière en tant que classe, débouche sur sa différentiation en distinguant le travailleur qualifié de celui qui ne l’est pas. La concurrence requiert la mécanisation et plus la possibilité d’obtenir une plus-value absolue s’éloigne et plus la mécanisation et la préparation de la force de travail sont requises. En 1820, la durée moyenne de scolarité de la population dans les pays centraux n’est pas supérieure à deux ans. En 1914, elle est déjà de six années en France et aux Pays-Bas, et de sept années en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, des chiffres qui comparés avec un niveau moyen de 12 années en 1989 permettent de situer historiquement le processus évoqué (Maddison, 1991 : 64).

Le salarié n’est pas rétribué pour son travail mais pour le coût nécessaire à la reproduction de sa force de travail. La main d’œuvre qualifiée est rémunérée pour qu’elle se reproduise comme qualifiée, et la main d’œuvre non qualifiée est payée pour se reproduire à l’identique. D’où la différentiation salariale selon le niveau de qualification obtenue. Plus l’expérience est grande, plus le travail qualifié est difficile à remplacer. La même logique ne s’applique pas pour les ouvriers non qualifiés. L’expérience ne contribue pas à diminuer leur capacité à être remplacés, bien au contraire. La capacité à être substituée de la force de travail qualifiée diminue avec l’augmentation de la qualification et de l’expérience. Avec la différentiation dans la formation et l’expérience des travailleurs qualifiés, la capacité à négocier augmente. Cela ne mène pas seulement à une différentiation salariale toujours plus forte, mais aussi à un éloignement subjectif entre les deux catégories de travailleurs.

L’expansion des services crée une demande de force de travail qualifiée supérieure à ce que la reproduction biologique des classes moyennes est capable de générer. L’ascension sociale croissante offre des opportunités avec de grands sacrifices à niveau individuel mais ne propose pas de solution satisfaisante au niveau macro. L’effort réalisé pour s’élever socialement porte ses fruits en mettant un frein à la reproduction biologique, et avec le temps, la force de travail qualifiée a tendance à moins se reproduire. La brèche entre l’offre et la demande de force de travail qualifiée s’élargit encore plus. L’Etat doit s’employer à la réduire et l’éducation publique apparait donc comme un besoin objectif afin de garantir pour le capital la reproduction de la force de travail qualifiée à travers les générations.
Plus la qualification est élevée, et plus le coût investi dans le « capital humain » est élevé, et plus la perte en cas de maladie, d’accident, d’handicap ou de mort est conséquente. Les caisses d’assurance maladie, incapacités, vieillesse et mort font leur apparition dans les pays centraux. La sécurité sociale se limite à prendre en charge la force de travail qualifiée, plus coûteuse et moins facilement remplaçable. Elle est d’abord introduite en Allemagne (1883) pour ensuite s’étendre aux autres pays industrialisés. Sa couverture est restreinte jusqu’aux débuts du 20ème siècle à la main d’œuvre qualifiée ; la force de travail non qualifiée, et plus aisément remplaçable, n’est pas encore couverte. Avant la première guerre mondiale, la couverture sociale concerne un peu plus d’un tiers de la population allemande, suédoise, britannique et danoise ; un cinquième des Belges et des Norvégiens, et à peine un dixième de la population française (Alber, 1982 : 152).

La classe ouvrière a tendance à se diviser à l’intérieur des pays centraux. Les « cols blancs » se différencient des « cols bleus ». Avant la première guerre mondiale, les premiers représentent en France un septième de la population active, plus de 20% aux Etats-Unis, près d’un tiers en Allemagne et plus d’un tiers en Grande-Bretagne (Landry, 1949 : 151; Edwards, 1972 : 178 ; et Semjenow, 1973 : 184-191). Il n’y a pas seulement une ségrégation du marché du travail selon la qualification ; il existe encore une plus grande capacité substitutive de la force de travail féminine. Leurs opportunités sont moindres, quel que soit leur niveau d’éducation. Cela implique une différenciation salariale même pour un niveau de préparation identique, et une différenciation dans la couverture sociale selon le sexe. La nouvelle classe moyenne, surtout les hommes, sent un potentiel de se développer en tant qu’individu dans la société moderne. Sa reproduction comme faction de classe pour le capital semble chaque fois plus être une réalisation personnelle comme personne et non comme fraction de classe en soi. L’utopie de la modernité semble être à portée de main.

Étant moins remplaçables, les classes moyennes ont un pouvoir de négociation plus élevé et elles sont plus enclines à négocier qu’à faire la grève. La lutte des classes subit l’interférence d’une division interne de la classe ouvrière elle-même, et en raison de l’atomisation de la nouvelle classe moyenne. Cela permet à la démocratie bourgeoise de donner le droit de vote à la fraction de la classe moyenne. Avant la première guerre mondiale, l’électorat représente en moyenne, dans les pays industrialisés, 18% de la population, et dans quelques pays ce chiffre dépasse 25% (France, Danemark, Allemagne et Suisse). Mais dans d’autres pays, ce chiffre est inférieur à 10% (Belgique, Pays-Bas, Italie, Norvège et Suède) (Maddison 1991 : 77).

Au cours des décennies qui précèdent la première guerre mondiale, les sources de profit du capital dépendent plus du succès de la nation dans le partage du monde que du développement de l’économie intérieure. Et la division de la classe ouvrière existe non seulement dans les nations centrales mais également entre elles. Cette division apparait lors de la Deuxième Internationale, qui commence en 1889. Des méthodes de lutte comme la grève générale sont abandonnées ainsi que tout appui à l’insurrection de la Commune de Paris (1870). Dès lors, le centre du mouvement ouvrier combattant se déplace dans des pays plus périphériques. La Russie arrive en retard au rendez-vous historique lui permettant de développer sa propre industrie, mais elle est à temps pour reprendre le flambeau de la lutte des classes. Avec 50% de population salariée au début du 20ème siècle, l’économie de marché fonctionne avec une capacité de substitution beaucoup plus forte. Les salaires sont misérables, et les journées de travail démesurées. Les conditions favorables au réformisme n’existent pas, mais la proximité des pays centraux transforme le pays en lieu de prédilection pour l’investissement étranger.

Au début du 20ème siècle, les nations se sont réparti la planète. La Grande-Bretagne et la France sont clairement les vainqueurs. Le combat pour une nouvelle répartition impliquerait une confrontation plus directe entre les puissances mondiales. L’Allemagne et l’Autriche sont en retard au rendez-vous et cherchent à modifier la division du monde, un fait qui débouchera finalement sur la première guerre mondiale. Les énormes dépenses qu’impliquent l’industrie de guerre et la guerre en elle-même augmentent dramatiquement les frais des gouvernements entrainés dans le conflit. Ces frais de l’industrie militaire sont improductifs car leurs produits finaux ne sont pas liés à l’économie civile, c’est-à-dire qu’ils ne génèrent ni le capital fixe ni les moyens de consommation nécessaires pour la future force de travail, afin de s’enchainer par la suite à la croissance économique. Par conséquent, les économies en conflit souffrent plus d’une récession, comme la France et la Belgique où le PIB perd un tiers de son niveau d’avant-guerre en quatre ans de conflit. En Allemagne et en Autriche, le PIB perd un quart de sa valeur par rapport à 1913. Les pays neutres les plus proches (Pays-Bas, Suisse et Norvège) traversent une dépression économique plus légère ; les plus éloignés par contre, obtiennent des bénéfices du conflit en devenant des fournisseurs suppléants et en étant obligés de remplacer les importations en provenance des pays en guerre.

Pour financer l’économie de guerre, les gouvernements en conflit suspendent la convertibilité de leur monnaie en or, et émettent des billets sans aucune restriction. Cette émission massive, sans être garantie par des réserves d’or, provoque une forte inflation qui entraine une dévaluation de la monnaie. C’est ainsi que disparait la stabilité monétaire qui avait existé de 1726 à 1914. Le fait est que durant la première guerre mondiale, la monnaie-or, le billet convertible en or, cesse d’exister, ainsi que les taux de change fixes, dont la remise en œuvre définitive ne se fera pas avant la fin de la seconde guerre mondiale. La règle d’or selon laquelle la masse monétaire doit être liée au volume de production cesse d’être en vigueur. D’ores et déjà, le recul de la production et les destructions provoquent à eux seuls un déséquilibre entre production et monnaie, et cela entraine une spirale inflationniste dans les pays en conflit. Le financement de la guerre aggrave encore plus la situation.

La vague d’inflation frappe les revenus fixes des salariés des pays en conflit. Ayant été investies comme capital financier ou boursier, les réserves du système de capitalisation des premiers fonds de retraite pour incapacité, vieillesse et décès partent en fumée. Le régime de capitalisation doit être remplacé par celui de la répartition, afin de ne pas laisser à la dérive les pensions de la classe moyenne (Gordon, 1990 : 66). Dans ce contexte de revenus en chute, les journées de travail se rallongent et les femmes arrivent massivement sur le marché du travail, dont les journées et les équipes se mélangent avec le travail infantile en masse. Le taux d’exploitation augmente, et parallèlement le taux de profit du capital monopolistique. Au milieu de la guerre et de la contraction économique, le capital monopolistique parvient à se consolider.

Au cours de la guerre de 1914-1918, de grands producteurs d’articles industriels éloignés des zones de conflit (Etats-Unis, Japon et même Grande-Bretagne) augmentent leur capacité de production en étant fournisseurs suppléants ou complémentaires pour les commandes qui ne peuvent être honorées par les belligérants. Ces pays connaissent, grâce à une guerre à laquelle ils ne participent pas, une forte expansion économique. L’excédent de la balance commerciale et les revenus en or découlant de prêts accordés permettent aux Etats-Unis d’accumuler la moitié des réserves en or de la planète. Les pays d’outremer, habitués à acquérir des produits manufacturés en provenance d’Europe se voient contraints, et ont la possibilité, de développer leur propre industrie (Argentine et Brésil entre autres). Cependant, cette politique de remplacement des importations ne mène pas à l’expansion économique dans la mesure où dans le même temps leurs exportations traditionnelles se réduisent. Toutefois, le développement du marché interne sauve ces pays de graves récessions.

La Russie en pleine guerre souffre non seulement des destructions causées par la guerre, mais en plus son économie se désarticule. C’est dans ce contexte que le gouvernement demande des aides économiques substantielles aux autres pays européens. En 1916, l’offensive de l’armée est en passe de liquider définitivement l’armée allemande. Dès lors, la guerre russe contre l’impérialisme se transforme en une guerre civile contre le tsarisme, et en février 1917 le tsar est chassé du pouvoir. Le gouvernement soviétique invite toutes les nations à négocier la paix. Les pays alliés refusent, ce qui débouche sur une révolte populaire et un mouvement de la paix qui s’étend à toute l’Europe. La révolution soviétique décide de ne pas honorer la dette extérieure et isole la Russie comme futur marché du reste du monde (Lesourd et Gérard, 1964 : 329). Les Etats-Unis, préoccupés par les conséquences de la révolution russe déclarent la guerre à l’Allemagne en avril 1917, un conflit qui durera un an. Le bilan s’élève à 10 millions de soldats morts outre les innombrables victimes civiles.

2. Mondialisation de la contradiction entre le privé et le social

L’économie de guerre entraine des séquelles pour l’économie civile, et pas seulement à cause des destructions. L’investissement de guerre, même s’il n’est pas utilisé, est une reproduction qui limite l’économie civile ; c’est-à-dire que l’appareil productif se restreint et il mettra des années à récupérer son rythme productif. À partir de 1918, la récupération économique des pays belligérants va tarder jusqu’au début des années 20. L’Autriche retrouve à peine son PIB de 1913 en 1928 ; l’Allemagne et la Grande-Bretagne en 1925, la France en 1923 et la Belgique en 1922. Les petites économies industrialisées, neutres dans la guerre (Pays-Bas, Danemark et Norvège) retrouvent leur niveau d’avant-guerre à la fin du conflit et il en est de même pour l’Australie, le Canada et l’Argentine. Le Japon et les Etats-Unis ne connaissent pas de récession pendant la guerre ou après (Maddison, 1991 : 212-215). En tant que fournisseurs suppléants, ils ont au contraire prospéré durant et après le conflit.

Entre 1924 et 1926, lorsque les pays centraux retrouvent leurs niveaux de production d’avant-guerre, ils essayent d’avoir à nouveau la stabilité nécessaire pour réactiver le commerce international. On propose alors d’utiliser l’or pour les transactions internationales et plus pour le commerce intérieur. Dans la pratique, cette modalité existe depuis la fin du 19ème siècle dans les relations commerciales avec les pays latino-américains et d’autres qui sont périphériques. Face à l’énorme dette économique des pays du conflit, les Etats-Unis constituent le principal prêteur durant la guerre, mais également après afin de réactiver l’économie et le commerce internationaux. Les investissements étrangers américains en portefeuille sont multipliés par trois tandis que les investissements directs étrangers doublent. Les flux de capitaux américains se dirigent surtout vers les pays centraux touchés par la guerre comme la France, la Belgique, l’Allemagne et l’Autriche.

Jusqu’en 1926, l’exportation de capitaux américains vers l’Allemagne et l’Autriche est en équilibre avec les paiements, mais à partir de 1927 les crédits cessent et les taux d’intérêt grimpent aux Etats-Unis. L’Allemagne et l’Autriche ne sont alors plus en mesure de s’acquitter de leurs dettes puisqu’elles ne disposent pas de réserves en or suffisantes. Les deux nations doivent verser plus de 24% de leurs exportations annuelles pour rembourser leur dette (Henry, 2000 : 24-25). Avec l’arrêt des crédits, les réserves en or diminuent rapidement et la production est paralysée. Les exportations baissent, la monnaie se dévalue, beaucoup de banques font faillite et en 1927 la Bourse de Berlin s’écroule (Henry, 2000 : 72). En 1931, l’Allemagne suspend le paiement de sa dette extérieure et abandonne la convertibilité de sa monnaie (Lesourd et Gérard, 1964 : 365).

Dans la périphérie, mais surtout en Amérique Latine, la doctrine Monroe inaugure une nouvelle répartition du marché mondial dont profitent les Etats-Unis. Le capital américain pénètre tout particulièrement en Argentine et au Brésil, sous la forme de prêts ou d’investissements dans l’après-guerre, afin d’encourager le remplacement des importations, traditionnellement européennes, par un processus d’industrialisation intérieure sous l’influence de la puissance nord-américaine. La même tendance est observée en Asie, notamment en Inde. Le processus de prolétarisation, qui a démarré dans le Cône Sud dans le dernier quart du 19ème siècle s’approfondit. Au début des années 20, plus des deux tiers de la population active argentine, chilienne et uruguayenne est salariée, et deux décennies plus tard la proportion atteint même les trois quarts.
La capacité de remplacement de la force de travail dans ces pays diminue tellement que la sécurité sociale est instaurée, et sa couverture, tout comme en Europe, est positive pour la force de travail qualifiée et moins facilement remplaçable (Mesa-Lago, 1978 : 265-266). La transition démographique débute en Amérique Latine. À partir de 1926 cependant, les taux d’intérêt augmentent aux Etats-Unis et le crédit cesse, avec une inversion du flux de capitaux. Le résultat en est une détérioration de la balance des paiements. Les banques centrales se voient contraintes de mettre en place une politique d’austérité, et les premiers pays périphériques entrent en récession. Pour l’atténuer, et diminuer les attaques spéculatives, ils abandonnent la convertibilité de leur monnaie (Henry, 2000 : 85).

Avec une telle conjoncture internationale, caractérisée par une faible croissance et une lente expansion commerciale tant dans la plupart des pays centraux que dans les périphériques, la prospérité économique américaine semble extraordinaire. Le taux de croissance moyen des Etats-Unis entre 1922 et 1929 est de 4,7%. Les industries de base européennes diminuent leur participation dans le commerce mondial en raison du protectionnisme américain, de la fermeture du marché de la Russie soviétique, de la substitution des importations en Amérique Latine et de la hausse des droits de douane en Europe. Le capitalisme nord-américain semble triompher au milieu d’un environnement économique mondial stagnant. Entre 1921 et 1925, le commerce des produits industriels dans le monde ne représente que 82% de son niveau de 1913, et entre 1926 et 1930, il ne dépasse 110%. Entre 1926 et 1930, la demande mondiale de matières premières est toujours à la baisse et arrive à peine à 86% de son niveau de 1913 (Lesourd et Gérard, 1964 : 457). Les Etats-Unis semblent être une île de prospérité dans un monde qui fait naufrage, mais ses revenus extérieurs ne se doivent pas tant au commerce qu’aux crédits accordés aux pays étrangers.
La prospérité économique américaine jusqu’en 1928 ne se base pas uniquement sur le crédit international et local. Une grande expansion du crédit au consommateur a eu lieu dans le cadre de la « nouvelle économie », surtout en ce qui concerne de nouveaux biens de consommation durables. La production en masse d’automobiles, d’appareils électroménagers, d’équipements audio, de radios, exige l’élargissement du crédit à la consommation. En Europe, ces biens continuent à être des articles de luxe pour un marché très réduit, mais aux Etats-Unis les ventes de véhicules augmentent à un rythme spectaculaire, passant de deux millions d’unités en 1919 à plus de cinq en 1929. Les bénéfices des entreprises de la « nouvelle économie » grimpent sans cesse. Les expectatives de ventes et de profits sont colossales, tout comme la spéculation en Bourse. Les crédits pour acquérir des actions sont très souples et leur nombre explose. Jusqu’au milieu des années 20, les profits et les prix des actions évoluent au même rythme, mais par la suite les prix des actions du Dow Jones monte plus vite que les bénéfices des entreprises (Henry, 2000 : 62-68).

La concentration du revenu américain s’accentue avec la spéculation boursière. En 1929, 1% de la population possède 36% de la richesse totale du pays, contre 28% au début du siècle (Bartra, 1988 : 125). La concentration des revenus influe de manière négative sur la demande réelle. En 1929, les ventes et les profits de la « nouvelle économie » perdent du rythme entre juillet et octobre. L’augmentation de la production et la vente des nouveaux biens de consommation durable se contractent et se limitent au pouvoir d’achat d’une classe moyenne réduite. La concentration des revenus joue négativement sur le pouvoir d’achat de cette partie du marché. Afin de freiner la spéculation à bas prix, les taux d’intérêt à court terme augmentent de 1,5% à 3,5%, mais cela provoque une chute immédiate de la demande d’automobiles. Les expectatives de vente se réduisent brusquement et les bénéfices partent en fumée. La chute brutale des actions a lieu en octobre 1929 (Henry; 2000 : 111 et 120).
Dans les années qui suivent, la faillite de banques se multiplie. Des usines endettées auprès des banques par de grands investissements d’expansion effectués dans le passé ferment leurs portes en raison de la chute de leurs revenus et de l’augmentation de leurs obligations. Avec la fermeture des entreprises, la banque subit de lourdes pertes et entre en crise. Suite à cet enchainement de krachs, l’activité économique nationale se contracte fortement et le chômage monte en flèche pour atteindre 25% au début des années 30, ce qui provoquera une baisse encore plus forte de la demande. La dépression économique est désormais un fait. En 1933, le PIB des Etats-Unis représente à peine 70% de celui de 1929 (Maddison, 1991 : 215). Les réserves en or n’ont aucun rapport avec le plus petit produit national. Le dollar est surévalué. Commence alors la spéculation contre cette devise. La conversion de dollars en or augmente depuis l’étranger. Face à cette attaque spéculative, les Etats-Unis décident en 1933 d’adopter la non-convertibilité du dollar en or et dévaluent leur monnaie de 40%, en plus d’élever les droits de douane, à la recherche d’une plus grande autarcie pour se remettre à flot.

Comme les Etats-Unis représentent un tiers de la demande mondiale, leur contraction génère le même phénomène pour la demande mondiale. La déflation ou baisse des prix devient mondiale et la récession s’internationalise. Sur 16 pays centraux disposant d’informations statistiques, 14 se trouvent en récession au début des années 30, sans parler de la récession dans les pays périphériques, une récession qui freine brusquement les migrations internationales. Il n’y a pas d’endroit au monde qui ne soit pas frappé par la crise (Gordon 1990 : 291-299 et Landry, 1949 : 421-433). À toutes les frontières, marchandises et personnes se heurtent à des barrières. Entre 1931 et 1934, la valeur du commerce mondial se réduit à 74% de son niveau de 1913 (Lesourd y Gérard, 1964 : 457). Non seulement les pays récepteurs (Etats-Unis, Canada, Australie, Argentine) refusent d’accueillir de nouveaux migrants, mais en plus dans la première moitié des années 30 on constate des flux de retour. Les pays se renferment à l’intérieur de leurs frontières et en 1932 l’autarcie nationaliste se répand jusqu’en Grande-Bretagne. Face à l’incapacité d’acquérir des produits industriels, les pays périphériques se voient également contraints de mettre en place une plus grande autarcie. L’industrie nationale se substitue aux importations.

À la veille de la seconde guerre mondiale, plus aucune monnaie n’est convertible en or. Les grandes devises ont été dévaluées, et l’insécurité économique et sociale est générale. L’immunité de la Russie face à cette dépression mondiale renforce l’image du socialisme dans le monde entier. À partir de la dépression, le commerce entre l’Occident et l’URSS augmente de manière significative, s’agissant du seul marché en expansion. Entre 1931 et 1933, 55% des exportations américaines d’équipements se dirigent vers l’Union Soviétique (Henry, 2000 : 5-6). Le développement industriel en Russie fait un bond prodigieux au milieu d’un monde plongé dans la crise mondiale. L’insécurité économique et sociale généralisée en Occident rallume la combativité de la classe ouvrière dans tous les pays. Le socialisme soviétique apparait comme une option légitime. C’est dans ce contexte que Staline annonce en 1934 la « fin de l’Histoire », se référant au capitalisme.

En réalité, la modernité chancèle sur ses bases. À partir de l’individualité, il semble impossible de construire une société sans une crise profonde et forte. La réponse historique qui consiste à refuser totalement l’intérêt privé comme point de départ pour construire une société semble avoir une certaine logique. La planification centralisée hisse le drapeau de l’utopie socialiste, caractérisée par l’épanouissement total de la personne, en partant d’une société libératrice. Dans la dialectique de l’Histoire, la planification absolue remplace le marché total, mais en raison de la négation absolue de son contraire, elle ne parvient pas à élaborer la synthèse de l’utopie socialiste : c’est le refus absolu de la thèse moderne qui consiste à construire une société à partir de l’individualité. La transition, en partant de la société de la communauté primitive vers son contraire incarné par l’esclavage, passe par l’autoritarisme de la planification centralisée du « mode de production tributaire ». Historiquement, il est possible d’évaluer le socialisme réel comme une transition semblable vers une nouvelle individualité à partir de la société, mais cette fois en se basant sur un niveau élevé de développement des forces productives. Le socialisme réel apparait comme une antithèse de la modernité. La question que nous poserons désormais est de savoir quelle en est la synthèse.

Chapitre VI

Individualité sans société contre société sans individualité

1. La bataille pour le marché et la lutte entre particularité et totalité

Face au régime d’accumulation de capital basé sur le libre jeu du marché, l’Union Soviétique constitue une réponse dialectique historique. Le socialisme réel nait comme l’antithèse de l’économie de libre jeu du marché en fonction de l’appropriation privée du capital. La première tentative de mettre en place le communisme russe entre 1917 et 1921 liquide la propriété féodale mais fait reculer la production agricole et industrielle. La NEP, Nouvelle Politique Économique (1922 – 1928) restitue certaines libertés commerciales et stabilise temporairement la petite propriété. L’introduction de formes économiques plus libérales réactive la production agricole, surtout l’industrielle, et le niveau atteint est supérieur à ceux de 1914. À partir de la récession mondiale, le système socialiste est mis en place avec une planification centralisée. En 1928, les terres sont collectivisées à 20% ; en 1930 à 50% et en 1940 à 90%. Le sous-sol, les usines avec leurs machines, les chemins de fer, les moyens de transport, les banques, les télécommunications, le commerce, etc., passent aux mains de l’Etat (Lesourd et Gérard, 1964 : 354).

Le régime de production socialiste soviétique soumet toute la production à un système de planification centralisée qui vise à la croissance économique. En déterminant cette croissance comme l’objectif principal, l’économie revêt la nature d’une accumulation planifiée. Sur le plan national, des plans sont définis par région et par produit et fixent des objectifs et des buts de production. Les prix et les salaires sont périodiquement établis. La banque de l’Etat a le monopole du crédit, se charge de l’émission de monnaie et sert de banque de compensation pour les banques spécialisées par secteur. Toutes ses opérations fonctionnent dans le cadre du plan principal. Et c’est précisément lorsque le monde qui fonctionne selon les règles de l’économie de marché entre en crise que l’Union Soviétique connait une forte expansion industrielle. La production double entre 1923 et 1930, et le fait encore de 1930 à 1940 (Lesourd et Gérard, 1964 : 354). Cependant, la production agricole stagne relativement. La concurrence entre les systèmes socialiste et capitaliste pour la croissance économique saute aux yeux. C’est une concurrence antagonique axée sur une rationalité basée sur un totalitarisme du plan, dirigée par une « bourgeoisie d’Etat », contre le totalitarisme du marché, mené à bien par le capital privé, avec le soutien de l’Etat.

La nouvelle citoyenneté soviétique paye la facture de cette austérité absolue en fonction de cette course accumulative et antagonique. Tout est sacrifié pour la réalisation des objectifs principaux. La citoyenneté russe n’a pas voix au chapitre dans ce processus ; elle est sacrifiée collectivement pour atteindre l’utopie de la « communauté supérieure » : parvenir à dépasser économiquement le capitalisme. L’utopie d’une société libératrice, construite par et pour les citoyens, part en fumée à partir de l’utopie du comité central et du parti. Le sacrifice collectif est décidé en fonction de l’accumulation nationale et ne s’oriente pas vers le bien-être réel de la citoyenneté. Le progrès de la nation est mesuré selon le degré de compétition économique et politique avec le capitalisme.

Dans les années trente, le capitalisme basé sur le libre jeu du marché conduit de manière paradoxale à son contraire, le protectionnisme nationaliste. L’échec de la Conférence Économique de 1933 met un terme à l’époque des accords multilatéraux qui devaient sauver le libre jeu du marché. Le libéralisme à outrance, avec son attitude « sauve qui peut » aboutit à l’opposé : un protectionnisme croissant qui débouche sur l’autarcie (Lesourd et Gérard, 1964 : 337). L’URSS s’inscrit dans la même philosophie antagonique et excluante. Face à la dépression économique du capitalisme, on pense même que ce dernier peut être mis en déroute par le socialisme. Une autarcie planifiée centralement, sous un gouvernement nettement autoritaire, permet apparemment qu’une seule nation puisse dépasser toutes les autres. La stratégie du « sauve qui peut » inspire les pays centraux. L’inclination vers le fascisme et le national-socialisme constitue la réponse d’un capital en crise, dans un monde où il n’y a même pas de place pour tout le capital et encore moins pour le socialisme. Les antagonismes excluants entre nations capitalistes s’inscrivent dans la lutte exclusive entre capitalisme et socialisme réel.

L’intervention autoritaire de l’Etat dans l’économie capitaliste se produit après la dépression économique, notamment où le national-socialisme est vainqueur : l’Allemagne et l’Italie. Quelques secteurs indispensables à la reproduction du capital en général – lignes de chemins de fer, système postal, téléphones et routes – sont victimes de grandes pertes. Comme dans le socialisme réel, les entreprises en crise sont nationalisées. Le processus de nationalisation de l’infrastructure se produit plusieurs années après (à la fin de la guerre) dans de spays centraux, ainsi que dans des pays périphériques comme l’Amérique Latine. La grande industrie et les grandes banques allemandes soutiennent Hitler dans son projet d’un Etat fort, avec une planification centralisée mais en fonction du marché et du grand capital. Le développement de l’industrie militaire et la construction de routes et d’infrastructures militaires sont réalisés avec des emprunts publics qui augmentent le déficit public. L’emploi remonte rapidement et il existe une certaine redistribution des revenus, ce qui vaut au régime l’appui de la classe des travailleurs.
En Allemagne, l’économie de guerre permet de surmonter la dépression. Mais sans enchainer la plupart de ces investissements avec l’économie civile, l’Allemagne doit se lancer dans la guerre pour imposer sa politique de marché au reste du monde capitaliste. Si elle ne le fait pas, l’énorme coût improductif de l’économie de guerre retombera sur elle-même et la récession intérieure serait très profonde. La logique de « sauver la nation élue », aux dépens des autres, place l’Allemagne au-dessus de tous les autres pour ainsi « légitimer » la guerre. Cette politique fasciste ne vise pas la croissance économique - comme on le dit parfois lorsqu’on parle du « keynésianisme de guerre » - mais vise la répartition par la guerre des marchés existants. Face à la menace de guerre et la répartition des marchés mondiaux qui s’ensuivrait, les Etats-Unis justifient l’industrie de guerre avec la politique du New Deal.

Au cours de la guerre, les pays occupés subissent une récession. La guerre crée des espaces pour que des pays éloignés du conflit, comme par exemple les pays latino-américains ou l’Inde, puissent et doivent remplacer encore plus leurs importations industrielles. D’importateurs nets, ils deviennent des fournisseurs nets avec un gros excédent de leur balance commerciale. Cependant, lorsque la guerre se termine, les vainqueurs et les vaincus entrent dans une période de récession comme on n’en a jamais vue dans l’Histoire du capitalisme. La croissance négative des 16 économies centrales atteint 11% (Maddison, 1991 : 113-117). Cette récession mondiale ne se doit pas tant à la destruction massive ou au caractère improductif de l’économie de guerre ; elle est surtout le résultat de la politique du « sauve qui peut » dans la répartition du marché mondial. La répartition par la guerre de ce dernier ne fait rien d’autre que de le rétrécir encore plus. Dans la période de l’après-guerre, il est clair qu’avec le « sauve qui peut » personne ne sera épargné.

La récession de 1945 – 1946 est une crise économique d’une profondeur et d’une portée géographique jamais vues dans le capitalisme, qui fait prendre conscience que l’accumulation de capital, à partir de la répartition du marché mondial existant, est arrivée à sa limite maximale. Poursuivre dans cette logique, née avant la première guerre mondiale, non seulement provoque des pertes de capital partout, mais en plus met en danger la rationalité capitaliste elle-même. Cette prise de conscience se développe encore plus face aux avancées du socialisme réel, et pointe le besoin que l’autre nation se développe économiquement pour que le grand capital puisse se développer dans son propre pays, et à partir de là, aller plus loin. Cette conception mène à une approche de la croissance régulée mondialement à partir des nations individuelles. La nouvelle politique économique est le keynésianisme. La création de la Banque Mondiale (BM) et du Fonds Monétaire International (FMI) par Bretton Woods, ainsi que des Nations Unies, doivent apporter le cadre institutionnel qui favorisera cette nouvelle politique économique.

2. La médiation entre particularité et totalité, et la subordination du plan au marché

2.1. La subordination absolue de la nature envers l’intérêt privé

Une caractéristique essentielle du keynésianisme est le rattachement de l’investissement à l’environnement productif au sein de chaque nation. Sans lui, il est impossible de restimuler la croissance, condition impérative pour sauver la rationalité capitaliste, ce qui implique de renoncer au moins temporairement à la répartition du marché existant, option pour l’accumulation qui est en vigueur depuis la fin du 19ème siècle. L’Etat assume le contrôle du système bancaire et contrôle le crédit afin d’éviter l’investissement spéculatif. Toute intervention de l’Etat est orientée vers la demande effective et cherche à améliorer la distribution du revenu, de telle sorte que soit garantie la demande des moyens de consommation. Les mesures concrètes pour atteindre cet objectif sont très variées. Pour éviter la fuite de l’investissement vers l’environnement improductif et spéculatif, l’Etat limite le crédit à court terme et sépare les banques d’affaires des banques de dépôts ; il contrôle en outre l’usage fait des dépôts bancaires afin qu’ils ne soient pas utilisés sans limite dans les affaires et s’assure que les hypothèques sont surtout rattachées à la construction en cours et moins à des immeubles déjà existants, avec de possibles fins improductives, etc.

Avec les accords de Bretton Woods (1944) un nouvel ordre monétaire est créé pour éviter la spéculation sur les devises. Le crédit international est régulé pour stimuler le commerce au-delà des frontières. On cherche à fixer des taux de change qui freineront la spéculation sur les devises. Pour que l’Etat ait plus de marge de manœuvre dans sa politique économique intérieure, le taux de change basé sur l’étalon-or est abandonné et le taux de change fixe mais ajustable est adopté. Le système se base sur l’établissement d’une parité fixe entre le dollar et l’or. Les autres monnaies fixeront leur parité par rapport au dollar et indirectement par rapport à l’or. Pour cela, les pays constituent le FMI où chaque pays dépose une cotisation proportionnelle à ses ressources internes. Les Etats-Unis, qui disposent des plus grandes réserves à la fin de la guerre, apportent la plus grande partie du fonds. De nombreux pays centraux endettés par la guerre ne peuvent contribuer avec ce qui leur est demandé. La BM, financée en grande partie par les Etats-Unis, verse en dollars les prêts nécessaires à cet effet, dans la mesure où elle est intéressée par la nouvelle politique. C’est seulement ainsi qu’il sera possible de réactiver le commerce des Etats-Unis.

Cependant, la stabilité monétaire et le contrôle du crédit sont insuffisants pour rattacher l’investissement à l’environnement productif. Le grand capital ne revient pas vers l’environnement productif s’il ne peut pas obtenir un taux de profit appétissant. La crise de 1929 a démontré que la production en masse de biens de consommation durables atteint ses limites avec le pouvoir d’achat limité de la plupart des gens, et avec la longue durée de vie moyenne des produits. Le marché de l’occasion constitue un obstacle à la vente permanente de voitures neuves. La solution keynésienne pour augmenter la demande effective est double : obtenir une meilleure distribution du revenu et diminuer la durée de vie moyenne des biens de consommation durable et des moyens de production eux-mêmes. La demande effective s’obtient non seulement avec une meilleure distribution du revenu mais en plus elle a besoin d’un revenu plus sûr. Le plan Beveridge restructure la sécurité sociale après la guerre. Il n’y a pas que l’assurance chômage qui a droit à une attention toute spéciale. C’est aussi le cas de la sécurité sociale (maladie, vieillesse et décès, allocations familiales, etc.) qui démontre un changement qualitatif et quantitatif. La couverture en Europe passe de 40% en 1930 à 71% en 1960. Les pays les plus petits (la Scandinavie en particulier) obtiennent une couverture pratiquement universelle (Alber, 1982 : 152).

La redistribution du revenu avec l’intervention de l’Etat amène une hausse relative des salaires réels, directs et indirects, des travailleurs non qualifiés, plus importante que celle des travailleurs qualifiés. Les impôts directs deviennent plus progressifs, contribuant à une meilleure distribution du revenu. L’impôt sur les investissements improductifs (terres non utilisées, maisons à louer) tend à augmenter, plus la taille du pays industrialisé est petite, plus la redistribution du revenu est équitable. Dans des contextes de peu de millions d’habitants, comme en Scandinavie, le nivellement du revenu entraine une plus grande demande effective de biens de consommation durable. Sans cette mise à niveau, il serait impossible de générer une demande effective suffisante pour la production massive dans les petits pays centraux. La classe des travailleurs se reproduit ainsi comme classe en fonction des besoins de reproduction du grand capital. Cette nouvelle modalité de reproduction de la force de travail pour le grand capital constitue la base objective pour obtenir un plus grand pouvoir d’achat de la classe des travailleurs. La société capitaliste se présente comme celle où il y a de la place pour tous. La modernité semble être à portée de main. C’est ainsi que le réformisme gagne en profondeur avec la social-démocratie dans ces pays.

Dans des grands pays, comme les Etats-Unis, ce nivellement des salaires ne s’avère pas nécessaire pour générer la demande effective requise pour la production et la consommation de masse. La production et la vente massives sont possibles au milieu d’inégalités importantes. La concentration du revenu aux Etats-Unis diminue beaucoup après la seconde guerre mondiale. En 1949, à peine 1% des familles nord-américaines reçoit 20% du revenu national, au lieu de 36% en 1929 (Bartra, 1988 : 125). Mais ce nivellement n’obtient pas la même profondeur que dans les pays scandinaves, ce qui explique la nature relativement libérale de l’économie des Etats-Unis durant l’après-guerre. Au milieu d’une inégalité sociale plus grande, il est possible dans cette nation que se reproduise le grand capital basé sur la production et la vente massives. L’Allemagne occupe ici une position intermédiaire entre le réformisme profond de la social-démocratie des pays nordiques et le libéralisme relatif des Etats-Unis.

À partir de la demande effective croissante, la production de masse est garantie, mais il n’est pas encore clair d’où provient la nouvelle hausse du taux de profit dans l’environnement productif. Jusqu’à cette phase du capitalisme, la fabrication de produits de consommation durable et de la technologie est caractérisée par une durée de vie moyenne plus ou moins longue. Cette durée de vie moyenne des bâtiments dans les années 20 oscille entre 50 (pour les usines) et 100 (pour les exploitations agricoles). En 1965, cette moyenne baisse à 70 ans pour les bâtiments dans l’agriculture et à 30 pour l’industrie. Les équipements ont dans les années 20 une durée de vie de plus de 30 ans. En 1965, elle oscille entre 16 (agriculture) et 17 (industrie) (Mandel, 1972 : 183 y Kozlik, 1968 : 142). Avec la nouvelle ère de la mécanisation et de la substitution technologique, l’investissement en machinerie dépasse bientôt l’investissement en bâtiments. Entre 1910 et 1930, de 100 dollars investis en capital fixe, 70 sont destinés aux bâtiments et seulement 30 aux équipements ; à partir de 1960, plus de 50 dollars investis correspondent aux équipements (Kozlik, 1968 : 193). A partir de là, le moteur de la concurrence consiste à disposer de la toute dernière technologie, ce qui implique raccourcir sans arrêt la durée de vie du capital fixe.

La réalisation des produits finaux s’accélère au fur et à mesure que leur durée de vie utile diminue. La richesse, perçue comme le contenu et le présent dans la vie concrète, disparait avec une vitesse croissante pour que la richesse produite augmente sans cesse en termes de valeur. Ce consumérisme ne se définit pas en fonction des besoins de la population dans la vie concrète mais exclusivement en fonction de la réalisation du profit du capital. Un produit vendu démontre son utilité pour le capital par le simple fait qu’il soit vendu, même si après il est jeté ou non utilisé. La marchandise vendue démontre son utilité en permettant un profit même si elle n’a pas d’utilité dans la vie concrète. La vie des travailleurs n’est pas seulement subordonnée au travail mais aussi à la consommation. Les attaques contre la nature et l’utilisation d’énergie acquièrent une dimension jamais vue dans l’Histoire de l’Humanité. Les ressources naturelles non renouvelables s’épuisent et l’environnement est sans cesse pollué. C’est la subordination totale de la nature, sans autre rationalité que celle d’accumuler.

La substitution technologique accélérée dans l’économie civile stimule la croissance économique qui caractérise l’après-guerre mais aussi implique son frein à moyen terme. Lorsque la substitution technologique et son coût vont plus vite que le réduction du coût du travail qui dérive de l’innovation technologique, le taux de profit s’oriente à la baisse. Cette baisse, pour l’ensemble des pays capitalistes, intervient à partir de la seconde moitié des années 60 et continue dans les années 70 (Leyva, 1987 : 278). La conséquence en est un abandon relatif de l’investissement dans le secteur productif, et les pressions pour un investissement redistributif ou spéculatif augmentent à nouveau. Cette politique exige une nouvelle et plus grande libéralisation de l’économie. Le taux d’investissement productif dans les pays centraux diminue à partir des années 70, et le capital cherche des espaces d’investissement plus rentables dans les finances (Leyva, 1987 : 278). Avec la baisse du taux de bénéfice du productif, les investissements dans ce secteur baissent dans les pays capitalistes, une conjoncture qui se produit avant et avec plus de force aux Etats-Unis, ce qui se doit à l’antérieure diminution du taux de profit produite par les dépenses de défense élevées dans ce pays.

2.2 La subordination du plan total au marché total

Ces pays centraux qui ont moins investi moins dans les dépenses militaires (Allemagne et Japon, les vaincus de la guerre) voient croitre leur économie civile. Ils n’ont pas d’autre option étant sérieusement limités dans leur participation à l’économie militaire. Dans le cadre de la Guerre froide, les Etats-Unis investissent un pourcentage relativement élevé dans le secteur militaire : 9 % du PIB en moyenne entre 1950 et 1970 (Nadal, 1991 : 229). Par contre le Japon a des frais liés à la défense qui ne dépassent pas 1% jusqu’en 1985 (Nadal, 1991 : 229). Les bénéfices du complexe militaro-industriel sont en général supérieurs à ceux de l’économie civile (14% contre 11%) (Nadal, 1991 : 261). Les investissements militaires sont plus lucratifs pour les entreprises privées, mais pour l’économie prise dans son ensemble, ils représentent une dépense improductive. Le produit final n’étant pas rattaché à l’économie civile, les taux de croissance de l’économie dans son ensemble tendent à traîner. C’est comme si la productivité n’avait pas autant progressé. La croissance annuelle moyenne de la productivité aux Etats-Unis est très en dessous de celle observée pour le Japon : 2,4% face à 5,8% pour la période 1960 – 1973, et 0,3% contre 3,2% entre 1973 et 1980 (Nadal, 1991 : 229).

Les exportations annuelles d’armes, même si elles constituent une petite fraction des dépenses militaires, sont un mécanisme pour transférer à d’autres nations leur effet improductif sur une économie productrice. Mais pour exporter des armes, il faut un marché et cela implique un environnement avec une menace de conflit. La guerre froide constitue le motif idéal pour ce transfert. De 1960 à 1987, les exportations annuelles d’armes dans le monde passent de 2,5 à 40 milliards de dollars pour ensuite baisser à la moitié de chiffre en 1996 (Aguirre et Taibo, 1989 : 288 et 289 et Alternatives Sud, 1998 : 13). De toutes les importations d’armes, les pays du Sud assument une part croissante au fil des ans. Si en 1960, le Sud en absorbe 44%, à la moitié des années 80 il en reçoit pratiquement 80%, une valeur égale au montant de l’aide attribuée pour le développement (Aguirre et Taibo, 1989 : 88-89). Le Moyen Orient et l’Afrique du Nord, avec les hausses des prix du pétrole des années 70, absorbe dans les années 80, 40% des exportations d’armes vers le Sud (Alternatives Sud, 1998 : 19). La concentration de conflits durant la guerre froide autour des pays du Moyen Orient sert de mécanisme de recyclage des pétrodollars.

Les dépenses militaires sont improductives de par leur contenu, quelle que soit la relation de production sous laquelle ils sont générés. Les Etats-Unis aussi bien que l’URSS doivent assumer cette dépense improductive aux dépens de leur économie civile. La course à l’armement entre les deux puissances influe plus le développement de l’économie civile de l’URSS que celle des Etats-Unis, et freine de plus en plus la croissance économique des premiers. Avant la seconde guerre mondiale et pendant la crise des années 30, l’économie soviétique prospère comme aucune autre nation. Pendant le conflit, les forces alliées capitalistes non seulement ne parviennent pas à détruire le premier socialisme réel, mais en plus l’URSS s’agrandit à l’ouest et à l’est. Comme si ce n’était pas suffisant, un autre maillon faible se brise avec la Révolution chinoise et ensuite la Corée du Nord, le Vietnam et Cuba s’incorporent au socialisme dont l’expansion signifie non seulement un fractionnement progressif du marché mondial pour le capital mais aussi les avancées d’une rationalité économique sur une autre. La guerre froide reflète la lutte des contraires de deux rationalités économiques exclusives.

Avec un PIB de l’URSS estimé à entre un tiers et une moitié de celui des Etats-Unis, des dépenses militaires égales entre les deux puissances (Aguirre et Taibo, 1989 : 290-292) cela équivaut à un coût improductif relatif pour l’URSS de deux à trois supérieur à celui des Etats-Unis, qui en 1984 dépensent 6,4% de leur PIB en défense, alors que pour l’URSS cela représente entre 14% et 17% (Nadal Ega, 1991 : 235). Cette proportion n’est pas équilibrée par rapport à l’économie civile de l’URSS. Cette situation entraine une austérité portant sur les biens de consommation pour les soviétiques, ainsi que des investissements limités pour l’équipement de son économie civile. C’est de là que vient le retard technologique dans ce domaine en URSS. Kozlik (1968 : 289) affirme 20 ans avant la chute du Mur de Berlin que la politique des Etats-Unis consistant à maintenir un niveau élevé de dépenses militaires détruira tôt ou tard l’économie civile de l’URSS qui - selon l’auteur – avec une accélération de la course aux armements cherchera désespérément à obtenir un accord portant sur le désarmement. L’accélération de la course aux armements dans les années 80, sous l’administration Reagan, accompagnée du même phénomène dans l’URSS de Brejnev, implique la lente décomposition de l’économie civile soviétique, comme cela se reflète dans ses taux négatifs de croissance. Augmenter les dépenses militaires dans une économie aux chiffres de croissance si mauvais résulte être suicidaire. L’accord de désarmement et la perestroika, à l’époque de Gorbatchev, ont pour objectif de réactiver l’économie civile soviétique. Toutefois, la politique arrive trop tard. Après des décennies d’assujettissement des économies nationales à un plan central et la stagnation simultanée de l’économie civile, la politique de décentralisation qui avait pour objectif de restimuler l’économie civile entraine nationalismes et séparatismes. Le résultat en est la décomposition du bloc soviétique, et par conséquent la fin du socialisme réel en tant qu’option face au capitalisme. L’Occident, avec Fukuyama (1995) peut revendiquer la « fin d el’Histoire ». Il n’y a plus d’autre chemin que le néolibéralisme. On annonce victorieusement la fin des utopies.

Avec la course aux armements, l’économie civile des Etats-Unis perd également de son dynamisme face à ses concurrents occidentaux. La productivité du travail diminue dans ce pays plus que dans toute autre puissance industrielle. Cependant, à partir de la fin des années 70, la tendance à la baisse de la productivité est présente dans tous les pays centraux. Chaque fois plus rapide, l’innovation technologique permanente, qui découle de la concurrence, augmente les coûts de la substitution technologique. En raison de cette innovation, les coûts du travail diminuent, mais à un rythme inférieur aux coûts de cette innovation. Le résultat en est une diminution des bénéfices dans la productivité du travail. C’est comme si l’innovation technologique cessait de stimuler la productivité. Ce que l’on gagne avec l’innovation est perdu par la vitesse croissante de la substitution qu’elle suppose. Baisse alors peu à peu la rentabilité de l’investissement réalisé. Dans tous les pays du G-7, une diminution de la productivité est constatée à partir de la seconde moitié des années 60, mais aux Etats-Unis cela se produit plusieurs décennies avant. La combinaison de dépenses militaires élevées et improductives avec une substitution technologique accélérée fait que les bénéfices, par rapport à la productivité du travail, ne dépassent pas 2,2% pour la période 1950 – 1973 alors que les chiffres sont de 5,2% pour le G-7 dans son ensemble (Maddison, 1991 : 150).

Le résultat est une diminution de la présence des Etats-Unis dans le commerce mondial, surtout face à l’Europe et au Japon. Le déficit de la balance des paiements des Etats-Unis ne cesse d’augmenter entre 1950 et 1970, et les réserves d’or et de devises se concentrent dans les autres pays capitalistes. Face à une dévaluation attendue du dollar, l’Europe et le Japon s’efforcent de transformer les billets verts en or. En 1971, les Etats-Unis proclament la non-convertibilité du dollar en or, rompant ainsi les accords de Bretton Woods. Dès lors, les taux de change commencent à flotter et le néolibéralisme est en route (Paz, 1983 : 134-135). Mais la substitution chaque fois plus rapide de la technologie touche également les autres pays centraux, qui souffrent d’une diminution de la productivité du travail, avec 10 ans de retard. La situation aux Etats-Unis empire encore plus, avec des bénéfices de 0% par rapport à la productivité (Maddison, 1991 : 150). Face à ce phénomène, le capital tend à se déplacer vers le champ financier et surtout vers le secteur spéculatif. Pour préserver les bénéfices du grand capital, des pressions suffisamment fortes sont exercées pour que soient mises en place des politiques néolibérales, propices au transfert des investissements vers l’environnement redistributif, financier et spéculatif, que nous analyserons par la suite.

2.3. La subordination de la périphérie au centre, à partir du marché

Voyons comment la nouvelle politique économique, avec la substitution croissante de produits et de la technologie dans les années 1950 à 1973, touche les pays périphériques. Afin d’éviter toute sorte d’attaques spéculatives entre les années 50 et le début des années 70, la banque internationale privée ne jouait pas un rôle très important dans les flux internationaux de capital (Paz, 1983 : 157). Pour cette raison, les pays périphériques en général, et l’Amérique Latine en particulier, n’avaient pas accès aux marchés financiers privés internationaux. Au cours de cette période, les uniques flux de capitaux étrangers qui existaient étaient de caractères multilatéraux, provenant de la Banque Mondiale ou de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) (Edwards, 1999 : 8). À l’ exception de quelques rares flux de capitaux privés, l’investissement direct étranger qui se développe au cours de ces décennies n’a pas d’autre origine que le capital interne, originaire de la région latino-américaine elle-même.
Au cours de la même période, les taux de change étaient fixes mais ajustables. Les autorités de chaque pays s’engageaient à maintenir fixe une certaine parité, achetant et vendant des dollars selon leur besoin en fonction des excédents ou des déficits de la balance commerciale. Si un pays avait un excédent de ce genre, ses réserves en devises (dollars) augmentaient, et avec un déficit, elles diminuaient. Si la balance présentait un déséquilibre chronique, le taux de change pouvait être ajusté. Une réévaluation s’appliquait avec un excédent chronique de la balance commerciale et une dévaluation avec un déficit chronique, afin d’augmenter la capacité compétitive à l’étranger. En principe, ce système permettait d’avoir des balances commerciales plus ou moins stables et évitait la spéculation. Les dollars, également en principe, étaient convertibles en or et avec cela il n’était pas nécessaire de disposer de réserves en or monétaire. Le FMI était l’instance chargée de veiller à la stabilité de ce système monétaire international.

Dans la période de l’après-guerre, le modèle de substitution des importations de produits industriels dans les pays périphériques se renforce. La vitesse croissante de substitution de la technologie des pays centraux s’introduit également chez les pays périphériques, mais avec des conséquences néfastes pour ceux-ci. Le capital fixe est généralement importé des pays centraux ayant un caractère de monopole sur la production de la technologie de pointe. La substitution technologique accélérée se reflète dans une croissance incessante du capital fixe, et par conséquent des importations. Depuis le milieu des années 50, ce capital fixe croît trois ou quatre fois plus vite qu’au cours des deux décennies antérieures. Cependant, le résultat est que le capital variable (emploi et masse salariale) ne grandit presque pas. Cette situation contraste avec les décennies antérieures, au cours desquelles ces investissements allaient de pair avec l’augmentation du capital variable (Peralta, 1987 : 34). La substitution des importations se caractérise par une hausse chaque fois plus rapide des importations technologiques, sans créer de nombreux emplois et avec une impossibilité de paiement galopante à cause d’une évolution plus lente des exportations de matières premières et de produits agricoles.

Un premier résultat est la stagnation de la capacité d’absorption de la population active sous relation salariale. Le pourcentage de salariés en Amérique Latine passe à peine de 54% à 59% entre 1950 et 1970. La force de travail employée dans l’industrie, comme pourcentage de la population active non agricole diminue de 31% à 27% entre 1950 et 1970 (PREALC, 1982 : 34 et 35). Le processus de modernisation de l’économie s’accompagne alors d’un phénomène de blocage, la marginalité. En effet, le capital pénètre suffisamment le continent pour que la relation salariale domine et prédomine, mais son expansion finit par stagner. La lente destruction des opportunités de travail dans le domaine de l’agro n’est pas compensée par l’expansion de la relation salariale dans les villes et encore moins dans l’industrie. À partir de l’après-guerre, les pays latino-américains passent d’une forte immigration et urbanisation internes à une émigration vers les pays nordiques et surtout à destination des Etats-Unis, phénomène qui va s’accentuer. Alors qu’autrefois le continent servait de refuge pour la surpopulation européenne, il est maintenant une terre d’expulsion.

Dans les pays qui disposaient déjà depuis leur processus d’industrialisation plus ancien d’une capacité substitutive, comme par exemple l’Argentine, le Chili et l’Uruguay, la proportion de salariés stagne complètement de 1950 à 1970. Le niveau de salariés se maintient à 72%, voire recule (PREALC, 1982 : 35). La conséquence de ce recul est un réformisme à reculons à partir de l’après-guerre. Même si le Cône Sud échappe à ce processus dans les années 30 et 40, il subira par la suite cette tendance. La situation de réformisme à reculons mène à l’option socialiste par la voie des urnes au Chili en 1970. La foi institutionnelle née au cours de décennies de réformisme mène à cette issue, unique dans l’Histoire, dans un environnement de guerre froide hostile au socialisme. Avec l’intervention des Etats-Unis, cette expérience unique et axée vers une démocratie orientée vers le socialisme tourne court suite à l’usage de la violence par les forces militaires. Face au réformisme en cours, la réponse conservatrice est une politique répressive dans le Cône Sud, avec les mêmes pratiques que celles du fascisme.

Peu de pays latino-américains avancent vers un réformisme plus important dans la période d’après-guerre. Il y a toutefois quelques exceptions. Au Costa Rica, le pourcentage de salariés passe de 66% à 73% pour la période 1950 – 1970. Avec une population aux trois quarts salariée, la capacité de remplacement de la force de travail diminue à tel point que le temps moyen de présence d’un salarié dans une entreprise se prolonge inévitablement. C’est ainsi que se créent les conditions nécessaires pour un réformisme caractérisé par son ample couverture de la sécurité sociale. (81% de la population en 1980), une réduction effective de la journée professionnelle et des hausses de salaires. La stabilité professionnelle et la sécurité économique et sociale augmentent. De ce point de vue, le pays atteint les niveaux du Cône Sud avec un demi-siècle de différence. Panama et quelques petites îles des Caraïbes – Trinité et Tobago, les Bermudes, les Barbades et dans une moindre mesure la Jamaïque – présentent le même panorama.
La plupart des autres pays latino-américains se caractérise par 50% de salariés, par une forte capacité substitutive de la force de travail, qui se maintient pratiquement inchangée dans une grande partie de ces pays durant cette période, avec des exceptions comme la Colombie, le Mexique et le Honduras. Dans les pays où la relation salariale concerne la moitié de la population, mais sans perspectives croissantes d’inclusion, les conditions pour améliorer les conditions de travail ou pour une couverture significative de la sécurité sociale n’existent pas. Par exemple en 1980, la couverture sociale est inférieure à 10% en Equateur, au Salvador, au Honduras et au Nicaragua. Et elle concerne entre 105 et 20% de la population en Colombie, au Guatemala, au Paraguay et au Pérou (Mesa-Lago, 1990 : 23). Si la mortalité diminue dans le continent depuis l’après-guerre, elle ne s’explique pas dans la plupart des pays d’Amérique Latine par un essor de la sécurité sociale, mais par la politique de santé publique et des campagnes de vaccination qui se développent depuis la seconde guerre mondiale. Dans ces pays sans sécurité sociale et économique, la fécondité ne diminue pas en raison d’une dynamique intérieure mais en raison de politiques antinatalistes imposées depuis l’étranger.

Au milieu de l’instabilité professionnelle et d’une insécurité économique et sociale persistantes sans perspectives d’amélioration, la lutte politique s’accentue et elle est souvent armée, anticapitaliste, comme nous le constatons au Nicaragua ou au Salvador de manière plus claire. En ce qui concerne Cuba, on sait que dans les années 50, la pénétration est avancée, mais il y a des manques de données statistiques pour les années antérieures à la révolution afin de pouvoir analyser la stagnation relative de la relation salariale. La référence de Cuba inspire l’Amérique Latine de l’époque, justement pour le manque d’expectatives dans les conditions économiques et professionnelles. La lutte sociale a beau revendiquer des améliorations, la capacité de remplacement de la force de travail ne produit aucun résultat, mais par contre la répression devient chronique. Les gouvernements militaires et les coups d’état, bénéficiant souvent du soutien des Etats-Unis, sont plus la règle que l’exception. Dans cet environnement, la lutte révolutionnaire pour l’option socialiste trouve terrain fertile.

Comment est la situation sur les autres continents ? En Afrique, la capacité de remplacement dans des pays méditerranéens comme l’Algérie, l’Egypte et la Lybie, ressemble à la moyenne latino-américaine, avec 50% de salariés dans les années 50. Cependant, dans ces trois pays la relation salariale s’étend plus ou moins rapidement dans la période 1950 – 1970 : en Algérie elle passe de 40% à 60%, en Egypte de 50% à 60%, et en Lybie de 50% à 70%. Il s’agit là de situations qui partent d’une forte capacité de substitution de la force de travail mais avec des opportunités croissantes d’emploi dans le temps. Face aux opportunités d’emploi, les occasions d’inclusion sont plus à la portée des gens et la lutte sociale est par conséquent moins radicale que lorsque la relation salariale stagne. En Afrique du Sud, le pourcentage de salariés est de 63% en 1960 et de 90% en 1985. C’est-à-dire que la capacité de remplacement diminue rapidement. L’inclusion atteint la plupart de la population en quelques décennies, une inclusion accélérée qui sans aucun doute contribue au démantèlement de l’apartheid dans ce pays.

Dans les pays sub-sahariens, la relation salariale en est à ses débuts, y compris au début du 21ème siècle, et n’est comparable en Amérique Latine qu’avec Haïti. La timide pénétration de capital dans ces pays commence à peine avec l’après-guerre. La plupart de ces nations ne comptent qu’à peine 10% de salariés, y compris l’appareil étatique, civil et militaire. Le capital, en d’autres termes, n’a pratiquement pas pénétré cette partie du monde. Il n’y a pas de classe ouvrière plus ou moins organisée. Les luttes sociales et politiques pour des voies alternatives ont donc elles aussi un autre caractère. Par contre, la situation en Angola et au Mozambique est différente. En 1960, 50% de la population active de l’Angola est sous relation salariale, et le pourcentage est de 40% pour le Mozambique en 1970 (OIT, 1990, tableau N°2). Il n’y a pas de statistiques disponibles pour mesurer la stagnation de la relation salariale au fil du temps. Cependant, le fait qu’en Angola entre 1950 et 1970, 70% de la population active occupe un travail dans le domaine de l’agriculture, et 80% au Mozambique (OIT, 2000 : 204 et 310) révèle que la relation salariale continue de stagner. Une forte lutte sociale pour une option plus inclusive répond à cette situation objective.

En Asie, l’éventail de la capacité de remplacement est plus ouvert et dynamique. On remarque des populations salariées qui dépassent 80% et même 90% de la population active dans de petits pays pétroliers comme le Koweït, le Qatar ou les Emirats Arabes Unis, mais aussi chez ceux qui ont été baptisés les « Tigres » comme Hong Kong et Singapour. La première compte en 1960 79% de salariés et 85% en 1980. La deuxième 70% en 1960 et 80% en 1980. L’Iraq des années 70 a 60% de salariés, l’Iran 45%, l’Indonésie et les Philippines 30%, la Thaïlande, l’Inde et la Pakistan 20%, et enfin 10% pour le Népal et le Bengladesh (OIT, 1990, tableau N°2). Les nations de petites tailles et moins peuplées ont tendance à incorporer plus rapidement la population active dans la relation salariale. Une masse identique de capital investi (par exemple autour du pétrole) dans un petit pays (Koweït) implique une expansion plus rapide de la relation salariale que dans un pays plus grand et plus peuplé (Iran). Dans des nations très peuplées comme l’Inde, l’expansion de la relation salariale résulte plus lente et difficile car elle exige la pénétration de capital dans un territoire plus vaste.

Cela serait s’éloigner de nos objectifs que d’analyser, pays par pays, les raisons et les conséquences de la pénétration ou de la stagnation de la relation salariale dans les différents états de la périphérie, dans la période de l’après-guerre. Voyons tout d’abord les causes et les résultats de la stagnation de la relation salariale en Amérique Latine comme un ensemble. Ensuite, nous tenterons de contraster cette stagnation avec le dynamisme économique en Asie. Nous avons déjà signalé qu’entre 1950 et 1970, il n’y a pas de flux de capitaux privé nord-sud. La caractéristique de cette période est une importation accélérée de capital fixe dans le processus d’industrialisation basé sur la substitution des importations. Nous avons vu que cette substitution technologique accélérée freine l’expansion de l’emploi industriel. La capacité substitutive de la force de travail se maintient à certains niveaux, ou augmente, comme dans le Cône Sud. Au milieu d’une capacité substitutive soutenue ou en augmentation, les salaires réels ont tendance à diminuer. Cela s’applique surtout à la force de travail non qualifiée et la plus facilement substituable, qui gagne souvent le salaire minimum.

L’indice des salaires minimums réels sur le continent passe entre 1965 et 1980 (avec une base 100 en 1970) de 129 à 55 en Argentine, de 188 à 102 au Brésil, de 130 à 96 en Colombie (1979), de 108 à 81 au Chili, de 108 à 85 au Guatemala, de 114 à 76 au Nicaragua, de 108 à 88 à Panama, de 107 à 66 au Paraguay, de 80 à 75 au Pérou, et de 99 à 83 en République Dominicaine (1978). Peu nombreux sont les pays où le salaire minimum augmente durant cette période. Cette amélioration salariale existe généralement là où la relation salariale devient plus forte comme le Costa Rica, le Mexique ou le Venezuela. Au Costa Rica, le salaire minimum réel passe de 100 a 113 entre 1965 et 1980 ; au Mexique de 80 à 110, et au Venezuela de 89 à 106 (PREALC, 1982 : 150 et 151).
L’accélération de la substitution technologique à des vélocités croissantes en Amérique Latine s’effectue sur la base de l’importation obligée de biens de capital auprès de fournisseurs en position de monopole. Cela permet un contrôle effectif sur la reproduction de ces capitaux par une partie du capital transnational. Avec des contrats de vente obligée d’équipement et de savoir-faire, les multinationales en position de monopole de vente parviennent à s’approprier l’industrie de pointe en Amérique Latine sans avoir besoin de transférer des capitaux. Avec ces « livraisons sous conditions » d’équipements, commence la première exportation de profits selon des mécanismes de surfacturation du capital fixe. Le pas suivant consiste à livrer des équipements tout aussi surfacturés sous le concept de co-investissement pour « alléger » la charge. Cependant, il s’agit d’investissements étrangers déjà payés. Le flux de profits commence à apparaitre avec nom et prénom, mais sans le transfert d’un seul centime (Peralta, 1978 : 333). De cette manière, il est possible d’expliquer l’apparition d’investissements étrangers directs sur le continent durant la période de l’après-guerre. Il s’agit clairement d’investissements étrangers financés avec l’argent et les épargnes nationales.

Le développement du capitalisme au Japon et chez les « Tigres » asiatiques se doit précisément à l’exclusion de l’investissement étranger. S’il n’en avait pas été ainsi, le Japon serait aujourd’hui un pays périphérique. C’est là que réside la grande différence entre l’Amérique Latine et quelques pays asiatiques, comme nous le constaterons. Grâce à la surfacturation de capital fixe exporté par les multinationales, celles-ci parviennent à transférer des profits colossaux, obtenus sur le continent vers les pays centraux, surtout vers les Etats-Unis. Entre 1950 et 1983, se met en place un flux de profits transférés au centre, équivalent à 65 milliards de dollars. L’investissement direct étranger réel (entrée réelle de devises) au cours de cette période n’est que de 8,2 milliards de dollars, soit un huitième des profits, investissement qui se concentre, en outre, dans la dernière décennie (Hinkelammert, 1988 : 24).
Dans les années 50 et 60, l’investissement étranger direct ainsi constitué provoque de constantes sorties de devises du continent et qui ne sont cependant pas effectuées par le transfert de devises obtenues à partir du solde positif de la balance commerciale de l’Amérique Latine, mais à partir de prêts étrangers. Dans les années 60, les intérêts augmentent, et en 1972, ils dépassent le montant des profits dus. De 1950 à 1982, la dette latino-américaine augmente parce que les intérêts ne sont pas payés mais financés par de nouveaux crédits, les obligations revêtant une tendance exponentielle dont le développement futur dépend de la magnitude des taux d’intérêt. Si les taux explosent, la dette le fait aussi.

En raison de la substitution accélérée de la technologie, les importations vont à un rythme plus rapide que les exportations de produits primaires. Consommation et demande de capital fixe évoluent, en d’autres mots, plus vite que la consommation et la demande de produits d’agriculture et d’élevage, ou de matières premières. Ces produits de l’agro se caractérisent par une demande non élastique, et la demande de matières premières est liée à la substitution de produits finaux selon que ces derniers ont tendance à être plus léger et jetables. Pour maintenir l’importation de capital fixe, il n’y a pas d’autre solution que d’encourager les exportations traditionnelles. Le grand effort simultané pour augmenter le volume des exportations donne comme résultat une baisse de leur prix, ce qui empire les conditions de l’échange.
Face à l’inévitable substitution technologique, les importations augmentent sans cesse, alors que les exportations prennent du retard. Dès lors, la balance commerciale latino-américaine devient négative à partir de 1974. Entre cette année-là et 1982, son solde négatif s’élève à environ 60 milliards de dollars. C’est au cours de cette période qu’a lieu au niveau international la libéralisation du système financier. La banque privée internationale gagne des parts de marché pour accorder des prêts dans le monde entier. Il faut ajouter à cela le recyclage des pétrodollars qui entrent en circulation par le biais de la banque occidentale, en raison de la forte hausse des prix du pétrole au cours des années 70. Ces crédits privés avaient été très contrôlés afin d’éviter l’instabilité monétaire. La banque privée commence alors à accorder des crédits pour permettre de régler les dettes provoquées par le déficit de la balance commerciale, et la dette extérieure explose.

En outre, l’augmentation des taux d’intérêt sur le plan international, à partir de 1982, provoque une crise dans la dette. La hausse des taux sous la présidence de Reagan est « justifiée » par les besoins des Etats-Unis à cause de la course aux armements qui plonge l’URSS dans des difficultés économiques comme nous l’avons déjà vu. Les dépenses militaires de la puissance capitaliste dans les années 80 représentent plus du double de la dette extérieure du Sud (Nadal, 1991 : 233). Afin de financer ce gouffre militaire, les Etats-Unis attirent des fonds de l’extérieur, et pour cela augmentent les taux d’intérêt à long terme. La banque internationale privée tout entière s’efforce d’accorder des emprunts aux Etats-Unis. Face à la chute du taux de profit dans le secteur productif, les intérêts deviennent une option intéressante. Au lieu de prêter plus à l’Amérique Latine, les prêteurs commencent à encaisser la dette. Le continent ne peut plus y faire face et c’est alors qu’éclate la crise de la dette.
Avec la crise de la dette, dévaluations et inflations sont à l’ordre du jour, ce qui provoque l’instabilité monétaire qui menace le continent jusqu’à aujourd’hui. Revient alors l’époque du capital improductif et spéculatif. Avec l’ancienne structure économique basée sur la substitution des importations, il n’y a aucune possibilité de payer la dette extérieure. La structure de l’économie en elle-même doit être modifiée. Ã partir de ce constat débutent, sous le contrôle croisé du FMI et de la Banque Mondiale, les « politiques de réajustement structurel ».L’économie de marché se radicalise. L’époque de la répartition du marché mondial est réinaugurée en Amérique Latine. Le démantèlement des barrières commerciales et la privatisation du secteur public sont à l’ordre du jour. C’est sur cette base et dans ce but que s’instaure le néolibéralisme dans tout le continent, bien que ses racines historiques soient plus anciennes.

Chapitre VII

Les limites de l’individualité sans société

1. La planification des Etats privés et la répartition du marché mondial

Après la seconde guerre mondiale, deux périodes qui mènent à l’interdépendance économique internationale du processus de mondialisation vont se détacher. La première se caractérise par une croissance forte provoquée par la grande impulsion que reçoivent les secteurs productifs à partir d’une intervention claire de l’Etat. Cette période dure jusqu’à la fin des années 60 et début des années 70. Dans la seconde période, les investissements tendent à abandonner peu à peu la sphère productive tout en s’orientant vers la redistribution du marché et des richesses existantes. La raison du changement de politique est la baisse du taux de profit de l’appareil productif. Chez les pays du G-7 entre 1966 et 1982, le taux de profit passe de 25% à 12,5%, soit la moitié (Leyva, 1987 : 278). Par conséquent l’investissement diminue dans le secteur productif. Si entre 1960 et 1965, la formation du capital fixe dans les pays de l’OCDE croit encore à un rythme annuel de 7%, ce chiffre descend ensuite jusqu’à peine 1,8% entre 1989 et 1995 (Shutt, 1998 : 38).

L’abandon relatif de l’investissement dans la sphère productive touche la croissance économique. Alors qu’entre 1960 et 1965, la croissance du PIB dans les pays de l’OCDE évoluait encore au rythme annuel de 5,3%, après 1965 le chiffre descend peu à peu jusqu’à atteindre seulement 1,8% entre 1989 et 1995 (Shutt, 1998 : 38). À partir de la perte de dynamisme de l’économie, le commerce mondial s’affaiblit. Alors que le volume du commerce mondial augmentait entre 1950 et 1973 de 7,7%, entre 19991 et 1994 il ne le faisait plus que de 3,8% à peine. En termes de valeur, la chute est encore plus dramatique. Entre 1950 et 9173, le commerce mondial croit encore à un rythme annuel de 10% mais entre 1991 et 1994 le taux est négatif (-0,7%) (Paz, 1983 : 134; OIT, 1995 : 35). La diminution en valeur du commerce mondial porte atteinte surtout aux pays du Sud dont la participation dans la valeur du commerce mondial diminue, entre 1972 et 1992, de 55% à 44% malgré l’augmentation de son volume. Cela provoque une détérioration en termes d’échanges pour le Sud. Par contre, la participation relative du Nord dans la valeur du commerce mondiale augmente de 45 à 56% (CEPII, 1995 : tableau N°4).

Alors que la première période de l’après-guerre signifie une reproduction élargie du capital productif, et de là une croissance économique, la seconde entraîne une moindre création de richesse mais accentue ses mécanismes de redistribution et de concentration. Le néolibéralisme consiste précisément en une libéralisation des mécanismes qui permettent la concentration de la richesse mondiale. Il ne s’agit plus de la main invisible, dont parle Adam Smith, qui fait migrer l’investissement vers le redistributif (commercial et financier) et l’improductif (spéculatif) mais de la planification privée du capital financier et transnational qui cherche à améliorer ses positions « compétitives » pour accaparer une plus grande part du marché mondial. La stagnation économique est une conséquence logique, ce qui conduit à une politique encore plus agressive de la répartition du marché mondial. L’efficacité économique n’est rien d’autre que de savoir se placer dans la meilleure position possible pour participer au partage du marché mondial.

En raison de la dette extérieure, les pays périphériques, comme les latino-américains, se voient contraints de démanteler les barrières douanières et d’ouvrir leurs frontières, alors que le protectionnisme (surtout agricole) est florissant comme jamais en Europe et aux Etats-Unis. Depuis l’autarcie atteinte jusqu’à la seconde guerre mondiale, le protectionnisme agricole est un fait et devient plus fort à partir des années 60. L’ouverture de marchés périphériques implique la substitution de marchés nationaux et locaux par d’autres transnationaux. Au début des années 90, plus de 60% des exportations des pays centraux sont générés par les 500 entreprises multinationales les plus grandes du monde, et le chiffre est de 70% en 1997 (Kaplan, 1997). Parallèlement, les multinationales des Etats-Unis regroupent plus de 50% des exportations, et celles du Royaume Uni 80%. (Andreff, 1996 : 79). A la moitié des années 90, les mille multinationales les plus importantes génèrent 80% du produit industriel dans le monde (Kaplan, 1997).
Les multinationales non seulement contrôlent de plus en plus le marché mondial, mais en plus elles planifient leur production au même niveau. Plus de 40% de tout le commerce mondial et plus de 50% du commerce entre les Etats-Unis et le Japon ne se réalise plus à travers le marché « libre » mais sous la forme de transactions intra-entreprise (Dieterich, 1995 : 49 ; Ostry, 1992 : 9). La pénétration des multinationales dans le marché du Sud se reflète dans l’augmentation des opérations Nord-Sud aux dépens des opérations Sud-Nord. Entre 1972 et 1992, le commerce Nord-Sud passe de 20% à 26% dans l’environnement mondial, tandis que celui de Sud-Nord, comme fraction du commerce international passe de 29% à 25%. Le commerce Nord-Nord (sans inclure le commerce interne dans l’Union Européenne) passe de 25% à 30% du montant global pour la période observée. Le commerce Sud-Sud ne représente pas non plus d’option pour le Sud, en reculant de 26% à 19% pour la même période (CEPII, 1995 : tableau N°4). Au milieu de cette stagnation progressive du laps de temps étudié, le commerce international réussit à améliorer sa position au détriment du Sud.

Avec les exportations, les multinationales accaparent le marché mondial. Près de 50% des ventes transnationales sont des exportations (Andreff, 1996 : 79). Si la croissance économique diminue constamment, la politique consistant à accaparer des marchés déjà existants deviendra plus âpre. La richesse et les bénéfices produits dans le monde reflètent la stagnation économique. De cette manière, le bénéfice transnational dépend chaque fois plus exclusivement de son avancée sur le marché. En 1982, les 200 plus grandes entreprises transnationales du monde parviennent à réaliser des ventes qui équivalent à 24% du Produit Mondial Brut (PMB), un chiffre qui arrive à 35% en 1999. Les ventes de toutes les multinationales prises en commun dépassent 50% du PMB (Andreff, 1996 : 77 ; Beinstein, 1999 : 60). Par essence, ces chiffres révèlent une répartition progressive du marché mondial entre les principales multinationales, face à la stagnation galopante de la croissance économique (Wolman-Colamosca, 1997 : 85).
Le processus de globalisation apparait alors comme une bataille économique pour la répartition du marché mondial existant. La bataille n’est pas d’un seul empire, comme le suggèrent de manière erronée Hardt et Negri (2000), mais une guerre économique entre les multinationales de la triade Amérique du Nord, Union Européenne et Japon. Dans cette dispute pour la répartition du marché mondial, les Investissements Directs Etrangers (IDE) créent des tissus économiques qui vont au-delà des frontières. 90% des IDE proviennent des pays du G-7 plus la Suisse et les Pays-Bas. 1% des multinationales de ces pays détiennent plus de 50% du stock des IDE à l’étranger (Andreff, 1996 : 77; OIT, 1993 : 293). À partir des années 80, ces derniers augmentent de manière exponentielle, et plus de 75% se concentre au sein de la Triade. Entre 1975 et 1997, le stock des IDE maintenu à l’étranger passe de 229 milliard à 2945 milliards de dollars (ONU, 1993: 111, 1999 : 12). Cet investissement direct étranger se développe pour améliorer la position concurrentielle des multinationales dans le marché par le biais de fusions et d’acquisitions.
Le processus croissant de fusions et d’acquisitions se reflète dans le transfert des investissements étrangers de l’environnement productif au financier, où l’achat et la vente d’actions explosent. Entre 1975 et 1997, les IDE dans le secteur tertiaire augmentent dans la Triade de 24% à 60%. 80% des investissements directs étrangers dans le secteur tertiaire correspondent aux finances. Les opérations directes dans les secteurs productifs de la Triade, c’est-à-dire les investissements, productifs à proprement parler, passent de 76% à 40% entre 1975 et 1997. Une concentration de l’investissement direct dans les services, bien que moins accentuée, se produit également dans la périphérie. Si en 1975, 77% des investissements étrangers se concentrent dans les secteurs productifs, en 1997 il n’en reste qu’à peine 64%. En d’autres termes, durant la période étudiée, l’investissement direct dans le secteur tertiaire augmente de 23 à 36%, c’est à dire une hausse relative de 60%, reflet du processus d’acquisitions d’entreprises privées et de la privatisation des entreprises publiques dans le Sud (ONU, ibid).

La distribution inégale de l’investissement étranger entre les trois pôles de la Triade modifie les relations commerciales entre les blocs économiques. En 1979, avant la forte vague d’investissement étranger, les Etats-Unis gèrent 43% des exportations intra-Triade ; l’Union Européenne (sans prendre en compte le commerce interne) en gère 33% et le Japon 25%. E 1993, le Japon atteint 34%, les Etats-Unis 36% et l’UE 30%. C’est ainsi que le Japon apparait comme le grand vainqueur de la Triade, aux dépens des Etats-Unis et de l’union européenne (UE). Tout cela est la conséquence de l’évolution différente de l’investissement étranger des puissances à l’intérieur de la Triade. Le stock d’investissement étranger du Japon aux Etats-Unis est 10 fois plus important que celui des Etats-Unis au Japon. Une situation similaire se produit entre le Japon et l’UE. Le résultat final est que de tout le commerce effectué au sein de la Triade, le Japon en possède 20% aux Etats-Unis et 14 dans l’UE. Alors que les Etats-Unis n’ont que 11% au Japon et l’UE 6%. À eux deux les Etats-Unis et l’UE ne placent que Japon que la moitié de ce que ce dernier a dans l’ensemble des deux blocs.
Les investissements étrangers montrent une pénétration commerciale croissante du Japon dans les marchés de ses principaux concurrents, ce qui reflète une balance commerciale favorable pour le Japon face à ses rivaux. Face à ce déséquilibre croissant, le commerce équilibré entre les Etats-Unis et l’UE attire l’attention. Les premiers exportent 24% vers l’UE, et cette dernière 25 % vers les Etats-Unis (CEPII, 1995, tableau N°4). Ce fort déséquilibre intra-Triade des deux puissances avec le Japon contraste avec l’équilibre transatlantique, symptôme qu’une force économique relative du Japon et l’équilibre commercial simultané entre les Etats-Unis et l’UE génèrent une alliance transatlantique pour planifier l’occidentalisation du processus de mondialisation.

Jusqu’en 1970, le Japon est hostile aux investissements étrangers, alors qu’il ne se heurte pas aux mêmes obstacles pour investir en Occident. Le Japon doit cette situation à son avancée à l’intérieur de la Triade. Lorsque le Japon est contraint par l’OCDE d’ouvrir ses frontières aux investissements étrangers, les obstacles formels sont remplacés par d’autres réels sous la forme des stock cross holdings entre groupes de corporations japonaises. Cette politique oblige à acquérir des actions d’autres entreprises afin de pouvoir acheter celles d’une multinationale déterminée (Lawrence, 1992 : 50-63). La réponse face à l’avancée japonaise dans la répartition du marché intra-Triade dans les années 80 est double. Après la chute du Mur de Berlin, les blocs économiques déplacent temporairement les IDE vers les périphéries. Le partage du marché mondial s’oriente vers le Sud sans aucune restriction (Morrison-Roth, 1993 : 37 et Beulens, 1995 : 518).

L’intégration de l’Amérique Latine au processus de régionalisation s’accélère dans les années 90 avec les traités de libre-échange. La région prise comme un ensemble, en ouvrant ses marchés, augmente ses importations plus rapidement que ses exportations. Le résultat : une hausse conséquente du solde négatif de la balance commerciale. Les Etats-Unis gagnent une position hégémonique dans le commerce avec le continent, rassemblant les deux tiers des exportations vers la région. Les exportations européennes et japonaises vers l’Amérique Latine diminuent. Cette percée américaine sur le continent s’accompagne d’une avalanche d’investissements. Alors que dans la seconde moitié des années 80, l’UE possède encore 54% des investissements étrangers dans la région, les Etats-Unis en possèdent les trois quarts contre 22% provenant de l’UE (IRIELA, 1996 : 109-114).
Les IDE américaines se concentrent surtout au Mexique à partir de la signature du Traité de Libre-Echange (TLC) entre les Etats-Unis, le Mexique et le Canada, mais pénètrent également en force au Brésil, et dans une moindre mesure en Argentine, en Colombie et au Chili. La privatisation d’entreprise, à des prix dérisoires face à la dette extérieure croissante, occupe une place de choix. Le transfert de titres de propriétés que la privatisation implique est une modalité supplémentaire de l’investissement improductif, tout comme l’acquisition d’entreprises privées latino-américaines qui capitulent face à la concurrence de multinationales. En ce qui concerne le secteur privé, ces acquisition sont des investissements mais, en regardant l’économie dans son ensemble, il s’agit d’un transfert de titres de propriété d’entreprises nationales aux multinationales ; en d’autres termes, du transfert d’une partie du marché avec sa clientèle déjà existante, de propriétaires à d’autres. Il ne s’agit pas de la création d’un produit ou de nouveaux services.

Les IDE en Amérique Latine représentent seulement 25% de tout l’investissement étranger sur le continent. 75% d’entre elles sont des investissements de portefeuille à court terme. Celles-ci affluent vers la région en raison de taux d’intérêt élevés. Face au déficit croissant de la balance commerciale, les pays latino-américains parviennent à équilibrer leurs balances de paiement avec l’arrivée d’investissements de portefeuille (CEPII, 1996 : 107; IRIELA, 1996 : 109 et 114). Le flux de ces capitaux flottants sont cependant extrêmement volatile et ils peuvent s’envoler dès le moindre doute sur l’économie nationale, comme le montre la crise mexicaine de 1995, à partir de la laquelle la politique étrangère, face à la composition des investissements étrangers sur le continent, s’oriente vers moins d’investissements de portefeuille et à plus d’investissements directs. Ce changement de politique implique une privatisation progressive.
Toutefois, la politique d’occidentalisation du processus de mondialisation trouve son front de bataille principal en Asie. La rapide croissance économique des pays du sud-est asiatique se base sur une économie d’exportation, processus qui trouve son origine dans la Guerre froide. Les « Tigres » asiatiques, encore appelés « Dragons de l’Est » (Hong-Kong, la Corée, Taïwan et Singapour) s’intègrent au marché mondial grâce à la politique occidentale consistant à encourager des modèles qui doivent se détacher face aux économies voisines socialistes. Pour y parvenir, les grandes puissances, et en premier lieu les Etats-Unis, ouvrent délibérément leurs marchés à ces petites nations. Avec une telle ouverture, dès les années 60, ces économies modifient leurs politiques de substitution des importations pour à la place promouvoir les exportations à partir de l’épargne intérieure et avec une politique occidentale souple en matière de droits de propriété intellectuelle (Millán, 1992 : 31-34). Avec cette optique, les trajectoires des économies périphériques du sud-est asiatique sont différentes des situations vécues par l’Amérique Latine.

La motivation pour promouvoir l’intégration économique du sud-est asiatique, tout comme celle de l’UE, n’est pas d’ordre économique mais politique. Avec l’intégration économique, on cherche à empêcher en Europe un nouveau conflit militaire interne, tout en voulant freiner toute percée du bloc soviétique en Occident, ou sur l’Est lui-même (Lennep, 1995 : 508). Dans les années 70, alors que l’Occident perd du dynamisme économique en investissant dans la redistribution du marché mondial, le sud-est asiatique conserve un taux élevé d’investissement productif. Dans les années 80, la décennie perdue de l’Amérique Latine, le PIB per capita de Hong-Kong, de Singapour, de la Corée et de Taïwan est multiplié par six, triple en Corée et à Taïwan, et double à Singapour et à Hong-Kong (Millán 1992 : 27). Le sud-est asiatique (y compris le Japon) augmente sa participation dans le commerce mondial, passant de 14% à plus de 22% entre 1979 et 1992. La moitié des exportations de la région se dirige vers les Etats-Unis et l’Europe, et 1,40% se commercialise à l’intérieur de la région elle-même (CEPII, 1995 : tableau N° 4).
Cependant, dans les années 90, les importations des pays centraux diminuent. Rien que de 1994 à 1996, le rythme de croissance des importations du Japon descend de 13,6% à 3,5%. Aux Etats-Unis les chiffres passent de 12% à 6,4%, et de 9,1% à 5,3% pour l’Union Européenne (Kregel, 1998 : 46). Lorsque l’économie et le commerce mondial commencent à stagner dans les années 90, la production du sud-est asiatique, basée sur les marchés extérieurs, se trouve confrontée à de sérieux obstacles. A la fin de la guerre froide, toute médiation politique afin que le sud-est asiatique participe à la répartition du marché mondial disparait. Il n’y a tout simplement plus de place pour participer à une forme d’accumulation si exclusive. La position occidentale se durcit vis-à-vis de la concurrence croissante des « Tigres ». Au début des années 90, lors du Cycle d’Uruguay et depuis la création de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), les droits de propriété intellectuelle sont protégés très strictement, et le statut préférentiel est supprimé, des mesures qui mettent un frein à l’essor des exportations des « Dragons de l’Est ».

L’intégration économique accélérée du Pacifique Asiatique dans les années 90 se doit à la lente contraction du commerce mondial, et également aux mesures protectionnistes de plus en plus nombreuses des pays centraux. Au cours de la même décennie, un processus de régionalisation encore plus visible se dessine dans le sud-est asiatique, processus qui incorpore des pays avec un moindre degré de développement, une balance de paiements plus défavorable et une plus grande ouverture aux investissements étrangers. Dès lors, l’investissement étranger se développe dans toute la région, vers des pays comme la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et l’Indonésie, ainsi que vers la Chine qui avec sa structure verticale de pouvoir et une planification centralisée caractéristique du socialisme réel, impulse sa propre économie de marché orientée vers l’exportation. L’investissement en général, et étranger en particulier, grimpe sans précédent dans la région, à la recherche de salaires très compétitifs. Le Japon n’est pas le principal investisseur dans chacune des nations du bloc asiatique mais il s’agit globalement du principal investisseur dans la région. Ainsi, les investissements Taiwanais prédominent en Malaisie, les Coréens en Indonésie, et ceux de Hong-Kong en Chine. Mais le Japon est fortement représenté dans chacun de ces pays (Margolin, 1994 : 93).
L’investissement étranger se dirige principalement vers le secteur industriel. L’expansion productive continue de la région asiatique jusqu’en 1997 la rend partie prenante de la moitié de la croissance mondiale et des deux tiers de la croissance du commerce mondial (Rohwer, 1998 : 375). Même s’il n’est pas facile d’acquérir des entreprises asiatiques en raison des mesures protectionnistes en vigueur, la banque internationale privée prête avec beaucoup de facilités à l’économie privée. La générosité de ces prêts dépasse de loin les possibilités de placement dans le secteur productif. Une partie importante est investie à des fins spéculatives, dans des actions d’entreprises régionales, dans des biens immobiliers ou des produits de consommation somptuaires (Sundaram, 1998 : 36). Avec l’explosion de ce type de consommation, les importations s’accélèrent. Face aux expectatives élevées de bénéfices réels dans la production, la spéculation boursière prend de l’ampleur. La combinaison d’une forte croissance de l’offre asiatique de production industrielle avec un marché extérieur en pleine contraction crée une crise de surinvestissement et de surproduction dans la région (Gréau, 1998 : 474).

Alors que les exportations de la région stagnent, les importations explosent. La situation de la balance commerciale empire et en 1996 elle présente des chiffres négatifs en Corée, à Hong-Kong, aux Philippines, en Thaïlande, en Indonésie et en Malaisie. La Chine, dont les coûts de production sont plus bas que n’importe où ailleurs, maintient ses exportations pendant un temps, un avenir qui dépend essentiellement de l’état de l’économie mondiale. La conséquence logique pour la plupart des pays du sud-est asiatique est une perte de leurs réserves internationales, d’où le début d’une spéculation contre les monnaies asiatiques qui ont maintenu une parité fixe. La fuite de capitaux à des fins spéculatives oblige à augmenter les taux d’intérêt et à utiliser les réserves en devise avant de dévaluer. Le FMI permet consciemment que les réserves internationales s’épuisent et que les monnaies locales soient dévaluées avant d’intervenir. Il recommande alors des politiques de réajustement structurel qui permettent au capital transnational, surtout en provenance des Etats-Unis, d’acquérir des entreprises nationales (Feldstein, 1998). L’accumulation de capital basée sur la répartition du marché dépasse le capital productif. Cet investissement improductif crée une récession régionale qui ôte du dynamisme à l’économie mondiale. La bataille pour la répartition du marché mondial se poursuit, et les Etats-Unis s’annoncent comme les gagnants dans une économie mondiale sur le déclin.
Bientôt, c’est en Russie qu’apparait une crise qui s’inscrit également dans cette logique de répartition mondiale du marché. La corruption financière dans ce pays est sans précédent dans l’Histoire de l’accumulation dans le capitalisme. Le FMI apparait de nouveau comme co-responsable. En moins de huit ans, les compagnies multinationales et la nouvelle oligarchie russe corrompue parviennent à se répartir la richesse et le marché intérieur. La dérégulation économique permet que les multinationales et les nouveaux riches laissent fuir entre 200 et 250 milliards de dollars. C’est dans ce contexte que débute la spéculation contre le rouble. Les réserves internationales passent de 20 milliards de dollars à moins de 11 milliards en un an, à partir de 1997. Ensuite, la Bourse russe perd 86% de sa valeur en un an et demi, plus fort que la Malaisie (80%) et les Philippines (74%). Entre août 1998 et janvier 1999, la devise nationale passe de six à vingt roubles pour un dollars. Des entreprises multinationales acquièrent les anciennes entreprises publiques à des prix défiant toute concurrence (Clairmont, 1999 : 18).

Après la Russie, c’est le Brésil qui entre en crise, un exemple de l’effronterie de plus en plus grande du FMI. En Asie, il négocie uniquement après l’éclatement de la crise alors qu’au Brésil, il la prépare (Chossudovsky, 1999 : 20). En effet, après avoir annoncé en novembre 1998 un prêt de 41,5 milliards de dollars à condition que le gouvernement maintienne une parité fixe durant les deux prochains mois (une période électorale), il prépare la conjoncture por la spéculation. Lorsque le 15 janvier 1999, le FMI approuve le flottement du réal, le pillage a déjà eu lieu avec la fuite de 20 milliards de dollars. Entre juin 1997 et janvier 1999, les réserves en devise baissent de 75 milliards de dollars à 27 milliards, et le réal perd 40% de sa valeur. La recette préconisée alors par le FMI est la privatisation de la banque et des entreprises publiques d’énergie et d’infrastructure. Face aux conditions déplorables de négociation, le résultat est une honteuse vente aux enchères du patrimoine national (Chossudovsky, 1999 : 20).

2. Les contradictions de la planification privée sans citoyenneté.

L’accaparement des marchés par des multinationales chaque fois moins nombreuses permet que ces dernières prospèrent au milieu de la stagnation économique mondiale, aux dépens du dynamisme économique dans la périphérie. Entre 1982 et 1992, la croissance annuelle du PIB de 150 pays non-membres de l’OCDE est encore de l’ordre de 9%, mais se réduit à 5,2% pour la période 1992-1995, et à seulement 2,3% de 1995 à 1998. Cela implique que le dynamisme économique de la périphérie s’est réduit de 75% en moins de 10 ans. L’ouverture des marchés périphériques bénéficie aux multinationales, qui voient augmenter leurs ventes de 10,3% annuels entre 1992 et 1995 (Clairmont, 1999 : 19). Un monde sans croissance économique, mais avec une forte expansion simultanée des multinationales, stimule la spéculation boursière. Les paris sur les seuls triomphateurs dans le monde provoquent la plus grande hausse de la Bourse en Occident. Vers la fin des années 90, l’investissement dans l’économie-casino en Occident attire 80% de l’épargne mondiale (Clairmont, 2001 : 3).

Cependant, la plus grande spéculation ne se développe pas à partir d’une épargne constituée d’argent économisé mais à partir de crédits. Parier sur une redistribution plus inégale à l’avenir avec de l’argent économisé, c’est investir de la richesse sous forme d’argent dans des activités improductives. Avec un tel investissement, on ne crée pas de nouvelle richesse mais on parie sur une plus grande concentration de la richesse dans le futur. Au fur et à mesure qu’augmente l’investissement sur des paris, il se concentre de moins en moins dans l’environnement productif et la richesse produite tend à rétrécir. Parier sur la concentration d’une richesse future en diminution revient à dévaloriser l’argent. Parier sur une concentration de la richesse avec de l’argent économisé à partir d’une richesse générée dans le passé revient à la dévaloriser. Spéculer à crédit équivaut à hypothéquer l’avenir avec des obligations croissantes sans garantie de richesse produite. Une masse toujours plus grande d’argent et de crédit investis dans des actions de la Bourse n’est pas garantie avec une richesse nouvelle. Cela veut dire qu’une masse toujours plus grande d’argent engagé dans la spéculation devient virtuelle. Mais cette particularité n’apparait pas tout de suite. Cela viendra, tôt ou tard, au cours d’un crack. Etudions cela de plus près.

Entre 1995 et 1997, le crédit privé croît à un rythme annuel de 6,2%, c’est-à-dire le triple de la croissance du PIB mondial et presque 150% de plus que le taux de croissance des ventes transnationales (4,4%) (Clairmont, 2001). Les investissements sur l’avenir, sans croissance globale, encouragent chaque fois plus les expectatives autour des bénéfices attendus par les uniques gagnants de l’économie-casino. Dans ce jeu de casino mondial, la capitalisation boursière explose, triplant entre 1990 et 1999. La capitalisation est calculée à partir de la côte des actions multipliée par la quantité d’actions en circulation. Entre 1990 et 1999, la capitalisation boursière est donc multipliée par trois. En 1999, les Etats-Unis occupent la première place de ce palmarès, avec 50% de la capitalisation mondiale (Hale, 1999 : 104). Le Dow Jones, où sont côtées les entreprises les plus importantes de la Bourse de New York, grimpe de 500 à 1000 entre 1956 et 1972, soit la multiplication de la valeur des actions en l’espace de 16 ans, conformément à la croissance réelle de l’économie. À partir de cette période, la côte grimpe surtout dans les années 80. En huit ans, de 1987 à 1995, l’indice Dow Jones passe de 2000 à 4000 et grimpe ensuite jusqu’à 8000 en moins de deux ans, entre novembre 1995 et juillet 1997. Au cours de la décennie 1987 – 1997, alors que la stagnation de l’économie s’accentue, la valeur des actions est multipliée par 4 alors que les gains des multinationales ne font qu’un peu plus que doubler, passant de 333 à 818 milliards de dollars (The Wall Street Journal, 1999 : 259).

À partir de la deuxième moitié des années 90, le rythme de ventes des multinationales diminue. Alors qu’entre 1992 et 1995 elles croissent à un rythme annuel de 10,3%, ce chiffre est descendu à seulement 4,4% entre 1995 et 1998 (Clairmont, 1999 : 19). Le marché mondial semble être réparti. Une nouvelle distribution du marché impliquerait une confrontation d’intérêts du grand capital. Il n’y a pas assez de place pour tout le capital multinational dans une économie mondiale en voie de stagnation. La nouvelle répartition du monde exige une intervention plus agressive. L’occidentalisation du processus de mondialisation n’est plus suffisante. Les Bourses occidentales, et surtout celle de New York, sont temporairement à l’abri grâce à l’occidentalisation de ce processus de mondialisation. Le Dow Jones atteint son record historique en mars 2000 avec un indice situé à 11700 points. Cependant, cette dernière hausse n’a pas lieu sans une altération de la comptabilité (comme cela sera démontré par le cas d’Enron en 2002) et sans l’achat massif d’actions appartenant aux entreprises elles-mêmes à l’aide de crédits bancaires, dans le seul but de montrer les fantastiques rendements boursiers des multinationales.

Dans le scenario de la répartition du marché mondial, il n’y a qu’un nouveau secteur qui promet une forte expansion économique dans le domaine productif : la nouvelle économie essentiellement basée sur l’informatique et la communication. De 1991 à 1997, l’investissement de capital dans ce secteur croît rapidement, surtout aux Etats-Unis (Beinstein, 1999 : 207). Les ventes et les bénéfices de la nouvelle économie semblent promettre des possibilités jusque-là inconnues. Le développement de cette nouvelle technologie produit d’énormes bénéfices aux entreprises qui y sont liées. Mais dans les autres secteurs, et notamment dans le secteur financier, la productivité générale du travail montre des chiffres décevants. Que se passe-t-il ?
La perte de productivité du travail dans les autres secteurs de la production entraîne la diminution du taux de profit productif. Alors que ce taux, chez les entreprises nord-américaines non financières, oscille de 1950 à 1970 entre 15% et 20% du PIB (non financier), entre 1970 et 1990 il fluctue autour de 10% pour baisser ensuite à seulement 7,5% en 2001 (The Economist, 8-XII-2001 : 65). La réponse consiste en un repli progressif du capital vers le secteur redistributif, financier et spéculatif. La prolongation et l’élargissement des droits de propriété intellectuelle, à partir de brevets et par le biais de la socialisation simultanée des coûts d’innovation, sont une autre mesure pour défendre le bénéfice multinational productif. Cependant, la substitution de marchés de produits sans brevet par d’autres avec des brevets constitue une modalité supplémentaire de la substitution de marchés locaux et nationaux par d’autres qui sont multinationaux. Autrement dit, il s’agit d’une modalité supplémentaire de répartition du marché mondial déjà existant et qui ne contribue pas à son expansion.

L’unique moyen d’échapper à la baisse continue du taux de profit dans le secteur productif consiste à augmenter la productivité du travail. Tout l’espoir d’y parvenir est placé dans une nouvelle technologie. Au début des années 90, la « nouvelle économie » de la communication et de l’informatique apporte de nouvelles expectatives. Entre 1991 et 1997, l’investissement brut fixe recommence à augmenter, surtout aux Etats-Unis. Les bénéfices dans le nouveau secteur de l’économie sont élevées et s’appliquent à tous les secteurs de l’économie. Mais la nouvelle technologie se généralisant rapidement dans tous les secteurs économiques, les bénéfices extraordinaires qu’elle peut apporter partent en fumée. Avec la généralisation de la nouvelle technologie dans d’autres secteurs, la durée de vie moyenne de la technologie se raccourcit. La rapidité de la substitution atteint de nouveaux niveaux historiques. Entre 1987 et 1999, la durée de vie moyenne du capital fixe (y compris les bâtiments) raccourcit aux Etats-Unis de 14 à 7 ans, et au Japon elle passe de 11 à 5 ans (Passet, 2000 : 255). Tout bénéfice dans la productivité du travail engendré par les dernières innovations technologiques disparait automatiquement à cause du coût croissant de la substitution. C’est ainsi que, contradictoirement, l’ère technologique ne produit pas une véritable croissance de la productivité du travail. À la fin des années 90, l’investissement dans le capital fixe baisse à nouveau (Wolman y Colamosca, 1997 : 83 y The Economist, 8.IX.2001 : 90).

Au début du nouveau millénaire, les possibilités de redistribution de la richesse semblent se tarir, alors que la généralisation de la nouvelle technologie n’apporte pas de nouvelles expectatives de profit. Avec les expectatives de profits réels à la baisse, la Bourse chute. Entre mars 2000 et mars 2001, bien avant le 11 septembre, le Dow Jones perd 27% de sa valeur. Le Nasdaq, où sont cotées les entreprises de la nouvelle économie, chute de 65%. Les perspectives élevées de profit provoquent une très forte spéculation dans ce secteur économique. Au cours de la même période, la Bourse de Paris perd 27%, celle d’Allemagne 35% et le Japon enregistre une perte cumulée de 46% (The Economist, 2001; 24 mars : 98). Dans le monde entier, c’est une richesse équivalente à 30% du PMB qui se volatilise en 2000 (ibid, 24.III.2001 : 98). Une nouvelle récession est annoncée, et pour la première fois elle sera mondiale. Aucun pays n’est épargné, car tous sont liés et interconnectés comme jamais au sein du marché mondial.

Dans un monde sans croissance et avec un marché réparti entre les multinationales, tout essai du capital transnational pour triompher implique un affrontement inévitable entre les principales puissances pour cette nouvelle répartition. Le profit ne vient plus de la croissance économique, et la réalisation de cette dernière à partir de la répartition du marché mondial montre ses limites. L’occidentalisation du processus de mondialisation, inauguré avec la crise asiatique, entraîne des contradictions croissantes au sein de la Triade. Toute nouvelle répartition touche alors les multinationales d’un bloc ou d’un autre. Les confrontations entre les pays centraux quant à la répartition du marché mondial apparaissent pour la première fois lors de la réunion de l’OCDE qui se tint à Paris en avril 1998 au sujet de l’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI). Un an après eut lieu le choc à Seattle (Etats-Unis) durant la réunion de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).
Dans les deux réunions, les principales puissances tombent uniquement d’accord sur le fait qu’elles ne sont plus d’accord. C’est alors la fin de facto du Consensus de Washington entre les trois blocs économiques, au sujet de la répartition du marché mondial. Au cours de cette confrontation, une crise de légitimité du modèle néolibéral apparait. De violentes critiques naissent à partir des rangs mêmes du camp néolibéral envers des institutions multilatérales comme le FMI, la BM et l’OMC. Au milieu des contradictions du grand capital surgit alors un mouvement social mondial qui revendique qu’un autre monde est possible. Ce mouvement acquiert sa plus large expression lors du premier Forum Social Mondial à Porto Alegre (Brésil), en janvier 2001. Le néolibéralisme montre ses fissures ; son caractère limité est perceptible. Les luttes sociales surgissent dès lors de toutes parts. Chaque lutte locale attire l’intérêt du monde entier. Ce qui est local devient automatiquement mondial, Le rêve qu’une utopie est possible prend forme.

La politique de négociations multilatérales avec le consensus des grandes puissances touche à sa fin. Une nouvelle répartition du marché mondial impliquerait à partir de ce jour l’imposition de positions déterminées avec l’utilisation de forces extra-économiques. La bataille pour la répartition du marché revêt des dimensions idéologico-militaires. Huntington, dans un article intitulé « the clash of civilizations » (1993 : 41), et dont les idées seront par la suite développées dans un livre du même titre (1996), légitime le processus d’exclusion de la civilisation orientale. Il est intéressant de voir que l’auteur démontre par des arguments l’existence d’une rivalité entre blocs économiques avec des civilisations, des cultures et des religions différentes. Face à la multiplication des obstacles pour la répartition du marché mondial, l’auteur annonce un conflit inévitable (ibid, 27). La confrontation entre Occident et Orient se justifierait avec la menace constituée par les religions fondamentalistes de l’Orient (l’Islam mais également le Confucianisme) pour l’Occident, centre de la doctrine fondamentaliste néolibérale. Hungtinton apporte ainsi la base idéologique pour l’exclusion de l’Orient sur des bases extra-économiques.
Ce n’est alors plus la peur de l’économie de marché qui se charge d’exclure la grande majorité de la population mondiale mais le terrorisme officiel avec des traits idéologiques qui prétendent légitimer l’exclusion. D’après le rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler, le génocide silencieux, conséquence de l’exclusion économique, étrangle peu à peu des peuples entiers (La Nación, 16-X-2001 : 26A). Le terrorisme du marché tend à être remplacé par un terrorisme d’exclusion plus visible et manifeste, instauré sur des bases culturelles, ethniques, nationalistes, etc. Le génocide silencieux du libre jeu du marché devient une politique d’exclusion expresse qui peut déboucher sur une politique d’élimination méthodique ; sur un néofascisme (Forrester, 1996). Pour faire face à « l’autre », il est nécessaire de montrer qu’il y a une menace extérieure qui pèse sur « nous », une menace qui vient de « l’autre ».

La destruction des tours jumelles du Word Trade Center (WTC) de New York le 11 septembre 2001 suscite des doutes y compris au sein du Sénat des Etats-Unis quant à la version officielle des faits. Le FBI disposait d’information avant les événements, ce qui inquiète les sénateurs quant aux véritables causes de cet événement. La comparaison entre la destruction des tours et celle d’immeubles résidentiels à Moscou avant l’invasion russe de la Tchétchénie est révélatrice. Le gouvernement russe attribuait l’attentat à des terroristes musulmans soutenus par l’apparemment tout puissant Osama Ben Laden lui-même, également impliqué dans les attentats contre l’ambassade des Etats-Unis à Nairobi (1998). Rien n’a jamais pu être prouvé, mais le lien présumé entre des terroristes musulmans permit de légitimer l’intervention militaire de la Russie en Tchétchénie et celle des Etats-Unis en Afghanistan. L’ambigüité entourant l’ennemi défini dans la guerre contre le terrorisme multiplie les opportunités d’affrontement dans n’importe quel endroit (Pineda, 2002 : 35-36). Dans les deux cas, c’est la sensation de menace extérieure qui est exploitée, conjointement à un sentiment d’humiliation nationale, des ingrédients suffisants pour encourager le nationalisme et ainsi pouvoir justifier une guerre sans but défini.

Le capital spéculatif touche le jackpot avec l’attentat. Dans les 6 jours qui l’ont précédé, les actions d’United Airlines chutèrent de 42% et celles d’American Airlines de 39%. Les options de ventes de titres de compagnies d’assurance comme Munich Re, Swiss Re et Axa sont multipliées par 12 au cours de la semaine qui précède dans les bureaux Morgan Stanley Dean Witter and Co. (qui occupe 22 étages dans le WTC) et par 25 chez Merrill Lynch and Co. (dont les bureaux sont situés dans un immeuble attenant) (Meyssan, 2002 : 59-60). Une enquête du gouvernement des Etats-Unis pour voir si Ben Laden avait joué un rôle dans cette spéculation à la baisse n’ont pas permis de trouver la moindre preuve. Il est ainsi indirectement clair que de gros capitaux ont agi disposant d’informations préalables (Ego Ducrot, 2001 : 33-35). Peu de temps avant l’attentat, alors qu’elle commentait le budget militaire sans précédent demandé au Congrès par la Maison Blanche, la revue Z-Net se référait à la disproportion entre les fonds demandés et l’absence de menace concrète, et soutient que « l’origine de la demande devait être recherchée dans l’histoire interdite des liens entre Washington et Osama Ben Laden, ou comment se fabriquer un ennemi pour justifier un budget de 334 milliards de dollars » (Ego Ducrot, 2001 : 49).

Aux yeux de Ducrot, l’attentat apparait comme un acte terroriste réalisé à la demande pour justifier une augmentation des dépenses militaires en plein milieu de la récession économique aux Etats-Unis. Il s’agirait d’un terrorisme fabriqué pour légitimer le terrorisme officiel. Le message terroriste à transmettre est clair : s’il n’y a pas de place ou de vie dans le monde pour cette culture, cette religion ou cette civilisation, il n’y aura aucun lieu sûr ou de vie possible dans ce monde pour cette culture, cette religion ou cette civilisation dominante, ni même pour ceux supposés intouchables. Cet acte terroriste devait justifier la guerre contre le terrorisme, c’est-à-dire fournir un espace au terrorisme officiel. Les deux réaffirment l’exclusion, et aucun des deux n’apporte d’option inclusive. C’est précisément cette spirale terroriste qui sert au grand capital en crise. Face à la déclaration de guerre au terrorisme par les Etats-Unis, on évite consciemment d’enquêter sur les causes de ce phénomène dans la mesure où il leur sert. La guerre contre le terrorisme constitue un outil pour continuer avec la répartition du marché mondial par le biais de l’usage de la force, quel que soit l’endroit. L’antiterrorisme, tout comme l’antisémitisme à l’époque du fascisme, sert de véhicule pour intervenir là où cela peut s’avérer intéressant.

Avec la guerre contre le terrorisme, la bataille pour le marché acquiert un caractère idéologique et militaire. Le génocide silencieux, à travers la main invisible du libre jeu du marché, est remplacé par une main visible qui exclut ouvertement certaines civilisations, races ou cultures. La politique d’exclusion planifiée peut devenir plus brutale envers ces ethnies, ces cultures ou ces nations périphériques où le lien avec le marché est le plus tenu, ce qui implique que la confrontation des centres de pouvoir aura plus facilement lieu depuis la périphérie. Les peuples qui ne sont pas liés au marché n’ont pas de droits économiques ou sociaux, autrement dit, ils ne disposent pas d’une citoyenneté. Du point de vue de l’économie de marché global, les peuples qui vivent en dehors du système de marché, comme les peuples indigènes, ne parviennent pas à au statut de citoyen. Et s’ils n’ont pas de citoyenneté, ils n’ont donc pas de droits humains. Par conséquent, si le progrès du marché implique leur élimination, on ne viole donc aucun droit. Avec un marché devenu global, les peuples indigènes, tout comme les peuples de l’Afrique subsaharienne, totalement isolés du marché, n’ont aucun droit citoyen et constituent un obstacle pour le marché. Ils sont les premières victimes de l’ethnocide et une proie facile pour un néofascisme en plein ascension (Amin, 1998 : 102-103).

Une population appartenant à une ethnie « minoritaire », dans une nation périphérique et faisant partie d’une culture ou d’une civilisation non-occidentale, n’obtient dans l’économie de marché que de rares droits sociaux-économiques, et plus sont lien avec le marché à l’intérieur de sa nation est faible, plus frêle est sa citoyenneté. Plus le nombre de lignes d’exclusion est important (femme, jeune ou âgée, appartenant à une minorité ethnique, de la campagne, d’un pays périphérique et d’une culture non occidentale), plus sa citoyenneté est fragile. Dans une économie de marché exclusive, l’insécurité économique et sociale augmente aussi, et la citoyenneté s’étiole. Les exclus deviennent des sous-hommes, sans même le droit à la vie. La répartition agressive du marché mondial entre les multinationales anéantit ces peuples sans valeur. Dans leur lutte pour l’inclusion, les peuples sans citoyenneté n’ont d’autre choix que de revendiquer un monde dans lequel ils auraient une place, se séparer complètement de ce monde qui les exclut, ou l’ethnocide entre peuples indigènes.
Le fondamentalisme islamique encourage la rupture de l’Orient avec l’économie de marché, alors que le cri du Chiapas revendique un autre monde possible (Casanova, 2001). Les deux positions ont en commun le fractionnement de l’économie de marché, tout en bloquant l’accès libre aux ressources naturelles. Aucune de ces options n’est utile au capital dominant. La lutte pour l’inclusion aux dépens d’autres, dans un ethnocide éventuel, comme c’est le cas en Afrique subsaharienne, est utile au marché. Dans la politique du « sauve qui peut », seuls les plus forts triompheront, une idéologie en accord avec la logique de la répartition mondiale du marché. La réponse terroriste constitue la négation rebelle la plus claire de toutes les options inclusives. En réaffirmant que s’il n’y a pas de place pour nous, alors dans ce monde il n’y en aura même pas pour les plus intouchables de la planète, tout option inclusive est rejetée. C’est justement cette logique terroriste qui rejette toute solution. Cela justifie la guerre contre le terrorisme. Cette lutte n’est pas tant dirigée contre le terrorisme en lui-même, mais contre toute lutte pour une option inclusive. La philosophie est claire : s’il n’y a pas de place dans ce monde pour le capital multinational dominant, il n’y en aura pour personne.

La population blanche d’une nation située au centre de l’économie de marché, à la culture occidentale, est généralement plus liée à l’économie de marché et possède de meilleurs droits économiques et sociaux. Plus la position occupée par cette nation dans ce marché est bonne (homme, adulte, bien formé, etc.), et plus elle possèdera de droits relatifs. Les personnes s’attribuent elles-mêmes une citoyenneté de première catégorie, avec plus de droits que quiconque d’être sur cette planète. Ils sont les vrais citoyens de la Terre, comme à l’époque de l’Empire romain. Face aux risques de perdre des droits économiques et sociaux à cause d’une récession économique mondiale, ces citoyens ont tendance à se placer sur la défensive face à ceux de rang inférieur, sans parler des barbares ! Ils tirent leur droit de la logique, du marché total, et de l’idée que s’il n’y a pas de place dans ce monde, qu’il y en ait au moins pour les citoyens de première catégorie. La xénophobie croissante des pays centraux et la lutte contre l’immigration sont tout juste un premier témoignage. Au sein de la nation, les hommes considèrent qu’ils ont plus de droits de maintenir leur relation avec le marché que les femmes, les adultes que les jeunes, les blancs plus que les minorités ethniques, les immigrants légaux plus que les illégaux, et les natifs plus que les immigrants. Dans un environnement de plus en plus exclusif, la lutte pour l’inclusion suit les règles du « sauve qui peut ». Les attitudes xénophobes, nationalistes, racistes, régionalistes, sexistes, et finalement néofascistes, surgissent, nées de ces lignes d’exclusion. Les victimes situent du côté des plus exclus ; les agresseurs du côté opposé.

Dans l’environnement du « sauve qui peut », les multinationales elles-mêmes agissent comme les uniques et seuls citoyens du monde. Avec leur personne juridique, elles obtiennent plus de droits que personne dans cet univers régi par le marché. Le droit à la « vie » des multinationales passe avant le droit à la vie de toute autre personne naturelle. La vie de l’Humanité toute entière est subordonnée en dernière instance à la vie future des multinationales, et non l’inverse. La politique néolibérale d’exclusion tend à affaiblir le lien de tous les citoyens naturels du monde avec le marché. C’est ainsi que périclitent leurs droits économiques et sociaux. Avec le chômage à la hausse, la capacité de remplacement de la force de travail diminue partout, et les droits économiques e sociaux ont tendance à s’écrouler dans le monde entier avec le démantèlement constant de l’Etat-intervenant social y compris dans les pays centraux. À l’époque de la mondialisation, la force de travail se reproduit à l’échelle mondiale pour le capital transnational, et non l’inverse. C’est l’ère de la perte de citoyenneté au niveau global ; l’ère de l’émancipation à l’envers ; l’ère de la modernité à outrance.

Face à une dépression mondiale, le chômage explose. Nationalisme, xénophobie et racisme deviennent la solution par excellence pour le « sauve qui peut » des multinationales. C’est sur cette base que se stimule politiquement et idéologiquement la bataille finale pour le marché mondial en chute. Le 11 septembre a servi de catalyseur au nationalisme nécessaire pour justifier la nord-américanisation de la mondialisation. À partir de ce nationalisme cultivé, la nation ayant le plus de poids dans le marché mondial sent qu’elle a plus de droits pour défendre sa position sur ce marché. Les siens sont les véritables citoyens de l’Empire. Mais la menace exclusive de l’Empire pour le reste du monde s’inverse. La menace d’exclusion vient de l’extérieur ; celle du terrorisme consiste à dire qu’il n’y aura pas de place pour les citoyens avec des droits au maximum. S’opposer au terrorisme, c’est cultiver officiellement le « sauve qui peut », c’est à dire le terrorisme d’état, et par conséquent le néofascisme. Continuer de cette manière, et par tous les moyens, la répartition du marché mondial, mène à une concentration progressive du revenu. C’est ainsi que la croissance économique s’enraye. Le résultat de la répartition du monde sera que la nation ou la culture triomphante, y compris grâce à la force militaire, sera la dernière à perdre. Finalement, dans cette politique de « sauve qui eut » personne n’est sauf.

La concentration progressive du revenu mondial freine la demande globale et la capacité productive se contracte. La production plus faible crée un produit final moindre, et c’est ainsi qu’une spirale de récession se met en place, qui conduit directement à une dépression planétaire. De 1985 à 1995, les 100 pays les plus pauvres voient leur revenu per capita diminuer de presque 15%, alors que le PIB par habitant des pays du G-7 grimpe de 22% (Beinstein, 1999 : 58). Cette hausse n’est pas due à l’augmentation de la productivité du travail dans les pays centraux mais à la répartition du marché mondial. La substitution des marchés locaux et nationaux par des marchés transnationaux, la privatisation d’entreprises, les fusions et les acquisitions, la spéculation contre les économies dynamiques du sud-est asiatique, la Russie, le Brésil, l’Equateur, l’Argentine, etc., impliquent d’immenses transferts de valeurs du Sud au Nord, ce qui cause en même temps une concentration de la richesse du monde en faveur des minorités du Nord, et la stagnation économique dans des régions de la Terre toujours plus nombreuses.
La concentration progressive du revenu mondial freine la demande globale. Les 20% les plus riches du monde consomment une fraction de leur revenu, tandis que les 20% les plus pauvres consomment l’intégralité de leur revenu et vivent encore dans la pauvreté. La brèche de revenus entre le cinquième le plus riche du monde qui vit dans les pays centraux et le cinquième le plus pauvre qui vit dans les pays périphériques s’est aggravé entre 1960 et 1998, cette relation précaire passant de 30-1 à 78-1. Le premier cinquième consomme 86% des biens et des services alors que le deuxième consomme à peine un plus de 1% (ONU, 1999). Mais cette concentration progressive n’existe pas seulement entre les pays mais également à l’intérieur. Aux Etats-Unis, les 10% les plus pauvres de la population ont vu leur revenu reculer entre 1973 et 1993 de presque 40%, alors que les 10% les plus riches l’ont vu croître de 25% (Beinstein, 1999 : 74). La concentration inter et intra-pays contribue à ce que la fortune des 475 personnes les plus riches du monde soit supérieure au revenu combiné de 50% des plus pauvres de la Terre (ONU, 1999). À la fin des années 90, la répartition du monde stagne alors que la croissance économique mondiale menace d’être négative. Vers la fin 2001, les économies des trois blocs de pouvoir de la Triade sont en récession, bien que les Etats-Unis ne l’admettent que le 1er août 2002 en présentant des chiffres macroéconomiques corrigés (NRC-Handelsblad, 1-8-2002). Continuer à accumuler requiert une répartition plus agressive de l’économie mondiale sur le déclin. Le cercle vicieux et l’insoutenabilité du modèle sautent aux yeux.

Approfondir à outrance la conquête du marché existant n’apporte pas de véritable alternative pour la récupération économique du monde ou pour le capital transnational triomphant mais accentue la spirale négative de la croissance économique de la planète. Dans une guerre pour la répartition du marché global, qui se livre essentiellement pour le bénéfice du grand capital d’une nation précise, cela n’est possible qu’aux dépens des économies les plus faibles. En détruisant ainsi son environnement économique, même la nation triomphante ne sera pas épargnée par la récession. La course à l’armement reprend à nouveau. L’augmentation des dépenses de défense peut accroitre la demande intérieure à court terme, mais les investissements civils diminueront. Un moindre investissement civil freine la croissance économique à moyen terme. Actuellement, c’est presque un tiers de l’activité économique des Etats-Unis qui dépend directement ou indirectement du complexe militaro-industriel, une proportion que l’URSS de Brejnev fut la seule à atteindre (Amin, 2002 : 6). Poursuivre plus en avant dans cette spirale équivaudra à moyen terme à un suicide économique et exigera une nouvelle perestroika, mais cette fois-ci à niveau mondial (Dierckxsens, 1992 :176).
Dans le passé, des dépenses militaires plus élevées pouvaient avoir un impact positif sur la Bourse car justement les multinationales nord-américaines tiraient profit de cette demande ajoutée. La guerre du Golfe servit de substitut à la guerre froide pour transférer les dépenses militaires (Dierckxsens, 1994). Le capital financier affluait vers l’endroit le plus sûr du monde avant un conflit militaire. Mais une nouvelle guerre du Golfe n’aurait pas forcément le même effet. Le monde n’est plus dans la phase du boom spéculatif. Les alliés européens ont plus de réserves qu’à cette époque. La pression des Etats-Unis va si loin qu’ils menacent de quitter l’OTAN si ces alliés n’augmentent pas leur budget consacré à la défense (De Volkskrant, 31-7-2002). Plus l’objectif de l’économie de guerre est unilatéral, et plus faible sera la capacité de transférer des dépenses improductives à des nations tierces. Lorsque la capacité de transférer des dépenses militaires diminuera, leur effet récessif sera encore plus direct sur l’économie.

Il n’y a pas de place pour penser à un nouveau keynésianisme de guerre, comme lors de la seconde guerre mondiale. Les Etats-Unis ne seront pas les fournisseurs de produits civils ou d’équipements militaires pour un monde éloigné en guerre. En résumé, une nouvelle économie de guerre peut remplacer la demande de capital fixe d’une société civile en récession, mais dans la mesure où son produit final n’est pas lié à l’économie civile à moyen terme, elle ne peut éviter son effet récessif sur cette société civile. La rétro-alimentation technologique du complexe militaro-industriel envers la société civile (spinn off) a servi d’argument classique pour démontrer la contribution indirecte du complexe militaro-industriel à l’économie civile. Cette thèse a été rejetée avant la nouvelle technologie. Au cours des dernières décennies, il s’est plutôt produit un plus grand transfert technologique de l’économie civile vers la militaire, que le contraire (Nadal Ega, 1991 : 251–259). Par conséquent, si nous devons évaluer l’effet de la communication et de l’informatique sur l’économie civile, nous devons conclure que cela a contribué à la diminution de la durée de vie moyenne de la technologie. Le coût de l’innovation technologique est chaque fois moins compensé par une réduction du coût du travail qui dérive d’une plus grande productivité du travail créée par la technologie. Cela fonctionne comme si la productivité du travail ne pouvait plus être accrue à partir de l’innovation technologique.

Chapitre VIII

L’utopie: l’individualité à partir d’une société libératrice

1. L’inversion de la modernité : l’individualité à partir de la société

Face à l’impossibilité de trouver une issue à la nouvelle répartition du monde, la première réponse du « sauve qui peut » est le protectionnisme des économies les plus fortes et le néolibéralisme tourné vers l’extérieur. L’imposition de droits de douane à l’acier et au bois, et des subventions plus importantes pour les produits agricoles des Etats-Unis au cours des premiers mois de 2002, sont une preuve évidente de ce protectionnisme. L’imposition simultanée du libre jeu du marché aux autres nations, avec d’éventuelles menaces de guerre, est le revers de la même médaille. Dans cette nouvelle répartition du monde, il n’y a pas de place pour toutes les multinationales. Les contradictions entre les principales puissances tendent à s’accentuer. Des réponses protectionnistes se développeront entre elles et des désaccords majeurs surgiront lors de négociations multilatérales (The Economist, 2.III. 2002 : 13). Un protectionnisme au nationalisme croissant ne peut que bloquer la répartition du marché au sein de la Triade. La conséquence la plus immédiate : une contraction généralisée de la demande transnationale. Alors, la politique est d’éviter ou de repousser à plus tard la confrontation directe entre les blocs économiques.

Pour éviter cette confrontation directe, la bataille pour la périphérie se renforce pour superposer ainsi, indirectement, un bloc sur l’autre. La bataille pour la répartition du marché mondial dans la périphérie se fait avec des mesures économiques et extra-économiques. La tendance est d’aller vers une répartition plus directe des économies périphériques, ce qui implique de la même façon une attaque plus directe contre la souveraineté nationale des pays périphériques. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le Plan Colombie pour l’Amérique Latine. Sous le prétexte de l’anarchie et de l’ingouvernabilité du pays (en raison du trafic de drogue et de la guérilla), une opération « d’aide humanitaire » est mise en place, style guerre du Kosovo (Dierckxsens, 2000 : 71 – 88) pour intervenir dans le pays. Avec l’argument que les Colombiens sont incapables de gouverner leur propre pays, ils demeureront sous une tutelle externe. L’objectif est clairement unilatéral mais sous une couverture multilatérale. Continue alors le processus consistant à diviser le pays en petits états, selon leurs ressources naturelles et en fonction des différents groupes de multinationales. C’est ainsi que disparaitrait le premier Etat souverain en Amérique Latine. Après la Colombie, le Plan s’étendrait à d’autres nations. Résultat : la balkanisation de l’Amérique Latine, c’est-à-dire le fractionnement des pays en une mosaïque de mini-états, partagés entre des multinationales en fonction de leurs ressources naturelles.

L’objectif politique n’est pas de s’approprier la Colombie en soi, mais plutôt une répartition plus directe de tout le continent. Mais l’effet domino à partir de ce pays sud-américain présente plus de complications qu’un processus lancé à partir de l’extorsion économique, comme en Argentine. Suite à une attaque spéculative contre la devise brésilienne fin 1999, le réal est dévalué au début de l’année 2000. L’Argentine, qui maintenait obligatoirement la parité du peso avec le dollar, se voit alors confrontée à des importations croissantes en provenance du Brésil, sans pouvoir augmenter ses exportations. Elle n’a donc d’autre option que de diminuer les dépenses publiques et adopter une politique nettement récessive. Ce n’était alors plus qu’une question de temps jusqu’à l’effondrement économique du pays. Le pays n’eut pas d’autre choix en 2001 que de se déclarer incapable de continuer à faire face à ses obligations financières, et de dévaluer sa monnaie. Le FM, consciemment, n’aide pas le gouvernement avec ses finances. Après une succession de plusieurs gouvernements dans un court laps de temps, le pays sombre dans l’anarchie.

L’objectif se laisse deviner : démontrer l’ingouvernabilité de l’Argentine à partir du chaos politique et social et provoquer une opération « d’aide humanitaire » multilatérale afin de diviser le pays en plusieurs petits états (La-Rouche, 17-V-2002). Après l’Argentine, viendrait le tour de l’Uruguay, du Paraguay et du Brésil. En avril 2002, l’Uruguay est déclaré destination poubelle pour l’investissement étranger par Standard and Poor. Le résultat est une fuite de capitaux, le tarissement des réserves internationales et la fermeture de banques. Les autres pays du Cône Sud, en premier lieu le Brésil resteraient en liste d’attente. Objectif : que le Cône Sud demeure sous le contrôle des Etats-Unis, une réserve pour les intérêts des multinationales nord-américaines. Les Etats-Unis parviennent à avoir ce plus grand contrôle par le biais de la politique d’étranglement du FMI, comme associé majoritaire, ou par le biais d’interventions financières ou militaires directes. L’objectif est de laisser le capital européen à l’écart, jusqu’ici bien présent dans la région.

La répartition du marché mondial dans l’arrière-cour est en marche. Ce contrôle sur l’Amérique Latine serait nécessaire pour mettre en place la répartition du reste du monde. Dans a bataille de l’OMC, les pays périphériques devraient se contenter de petites réussites en faveur des pays centraux. Dans le même temps, les désaccords entre ces derniers seront plus fréquents que les accords. L’UE s’efforce d’agrandir son arrière-cour avec l’inclusion de dix pays supplémentaires. L’intention est claire : agrandir et protéger son espace économique. Toute tentative d’inclure la Russie mènerait à un conflit armé entre les deux blocs. Entre-temps, les désaccords au sein de l’OMC provoqueront une plus grande autarcie entre les blocs. Des mesures protectionnistes succèderont à d’autres. Le commerce mondial s’orientera encore plus à la baisse, et par conséquent les conflits pour se répartir le monde en périphérie s’intensifieront, en faveur d’un bloc ou de l’autre. Le choc contre le monde islamique, surtout au Moyen-Orient, est le premier à se dessiner, et ensuite contre l’Extrême-Orient. Les européens prennent chaque plus leurs distances vis-à-vis de la position des Etats-Unis pour de telles aventures guerrières (La-Rouche, 17.V.2002).
Dans cette politique de « sauve qui peut », le monde entier se dirige vers un affrontement plus ouvert. La prolifération de plusieurs fronts de conflits simultanés impliquera l’isolation de la politique des Etats-Unis dans le monde. Un succès militaire paraitrait plausible en raison de la suprématie militaire des Etats-Unis. Mais le succès politique non seulement dépend de cette suprématie, mais aussi, et plus encore, de sa légitimité. Intérieurement, les Etats-Unis se heurtent à un obstacle : l’opinion publique n’accepte qu’une guerre sans risques (zéro morts nord-américains). À l’extérieur, et plus leur unilatéralité s’accentue, les Etats-Unis ont tendance à s’isoler sur le plan politique. La perte de légitimité devient aigue avec les résultats économiques qui empirent dans le monde. C’est l’ère du capitalisme sénile ! (Amin, 2002 : 5). Le résultat de la dépression mondiale tend à être une plus grande autarcie. Faute d’exportations, les pays périphériques ne peuvent pas non plus importer. La mondialisation du marché transnational penche dialectiquement vers son contraire : la désintégration du marché mondial aux dépens des multinationales.

Dans cet environnement, les politiques alternatives verront leurs voix s’enfler de plus en plus. Des revendications à court et moyen terme surgiront avec plus de force et seront plus radicaux, questionnant la rationalité du capitalisme en crise. Nous pouvons mentionner quelques options, dont certaines sont déjà en campagne et d’autres qui surgiront en chemin. Nous ne prétendons en aucune manière être exhaustifs mais nous signalerons ceux qui s’orientent vers des alternatives pour les pays périphériques :

 Revendication d’un moratoire
 Gel du paiement de toute dette extérieure er débat sur la légitimité des obligations en cours
 Récupération des institutions publiques privatisées, sans compensation
 Désindexation des devises nationales par rapport au dollar, sans dévaluation ou obligations vis-à-vis du système financier dominant
 Introduction de mesures de contrôle des changes, des flux et des fuites de capitaux
 Elimination des paradis fiscaux dans le monde entier
 Introduction d’un impôt sur la fortune des 10% plus riches du monde pour contribuir au développement du Sud
 Politique fiscale internationale progressive et redistributive du Nord vers le Sud
 Création de banques nationales et internationales qui accordent des crédits sans contraintes, à long terme et avec de faibles taux d’intérêt, pour permettre à la périphérie de produire localement et nationalement tout ce qu’elle peut
 Déclaration de la propriété intellectuelle comme patrimoine mondial et suppression des brevets, surtout dans les domaines liés aux besoins élémentaires des personnes
 Réorganisation du système économique, commercial et financier international, d’une manière favorable aux pays périphériques et mise en place d’une politique commerciale destinée à améliorer les conditions des échanges pour le Sud
(La Rouche, 2002:2; Grupo de Copenhague, 2002:12).

Tant que la répartition du marché mondial se poursuivra aux dépens de chaque fois plus de nations, il se fractionnera, aggravant la crise économique dans toujours plus de pays. Cela sera la récession mondialisée, transformée en première dépression mondiale de l’Histoire du capitalisme. Si tout l’environnement économique entre en récession, le pays triomphant aura la maigre consolation d’être le dernier perdant. Dans une dépression mondiale, le commerce international perd toute sa dynamique. Les pays aux revenus en chute cessent d’importer, et provoquent donc une baisse du commerce mondial. Chaque nation cherchera une plus grande autarcie. Avec la chute du commerce mondial, les plus touchées seront les multinationales, dont les ventes – prenons les 200 compagnies les plus importantes – proviennent à plus de 50% des exportations (27,5% du PMB). Un fort déclin dans ce domaine équivaudrait donc à une grave contraction des ventes internationales, mais également des prix. Avec des ventes moins élevées et des prix en baisse, les profits diminueront de manière substantielle. La faillite de grandes entreprises multinationales deviendra chose commune, et ce qui s’est passé avec Enron, Tyco, WorldCom n’est que la pointe de l’iceberg (The Economist, 22-VI-2002:71).

Les faillites des multinationales seront la caractéristique des temps à venir accompagnées de licenciements massifs. L’insécurité économique s’accentue dans les foyers. Non seulement beaucoup ont perdu leurs économies en Bourse, mais en outre le chômage menace. Une plus grande austérité s’avèrera nécessaire afin de produire de nouvelles économies pour un futur qui s’annonce plus incertain. Ces antécédents ne feront que diminuer les ventes et par conséquent les bénéfices réels des entreprises. L’activité boursière s’effondrera dans le monde entier, surtout là où la capitalisation fur la plus importante : la Bourse de New York. Nocera (1998) et Pickford (The Economist, 22-VI-2002 : 78) estiment que le Dow Jones devrait baisser à 5300 points pour atteindre sa véritable valeur. À cause de cela, la perte de confiance et la spéculation peuvent l’entrainer jusqu’à 4000 points, soit le tiers de son record historique de 11700 points, atteint en mars 2000. La destruction massive du capital virtuel sera le premier pas vers une redistribution plus équitable du revenu.

La crise boursière touchera de nombreux foyers qui ont investi leur épargne et leurs crédits en Bourse. La colère se dirigera alors vers les intermédiaires, les auditeurs malhonnêtes, les gérants mais, en devenant plus profonde, la crise provoquera une perte totale de légitimité des multinationales qui entrainent le monde dans la crise. La banqueroute des grandes banques qui ont accordé d’énormes crédits pour des fusions et des acquisitions, mais aussi pour spéculer, sera l’étape suivante. La faillite des fonds de pension qui ont investi plus de 50% de leurs avoirs en Bourse sera chose commune, à moins qu’ils ne se retirent à temps, mais un retrait massif provoquerait un effondrement sans précédent dans l’histoire des institutions boursières (Nikonoff, 1999 : 5). La pression politique pour que de telles choses n’aient pas lieu n’évitera pas la tendance à la baisse des ventes et des bénéfices réels des multinationales. Tout n’est que question de temps. La chute absolue ne peut qu’être reportée. À ces faillites s’ajouteront celles des banques, pour en rajouter à la perte de légitimité du grand capital aux yeux des citoyens en général et du monde.

La perte de légitimité de l’intérêt suprême privé du capital financier et transnational deviendra apparente avec l’activité boursière désastreuse, et surtout avec la révélation de la corruption dans l’administration des entreprises elles-mêmes. La perte de légitimité du secteur financier provoquée par la faillite des banques, la perte massive des fonds des épargnants, et l’indignation suscitée par la banqueroute des fonds de pension seront uniques dans toute l’Histoire. L’aggravation du « Sauve qui peut » montrera que personne ne sort indemne de cette situation, et encore moins le grand capital (Robin, 2002 : 26). De la douleur naitra la prise de conscience selon laquelle il n’y aucune issue possible sans faire passer l’intérêt des citoyens avant celui du grand capital. Les mesures d’intervention économique iront loin en termes de couverture géographique et de profondeur. Au cours de la prochaine médiation entre le marché et le plan, les frontières voleront en éclat. La régulation économique nationale et la (re)privatisation des entreprises vitales pour l’infrastructure économique nationale seront insuffisantes, et une régulation économique planétaire qui subordonnera l’intérêt multinational et financier à l’intérêt social qui aujourd’hui va au-delà des limites nationales. Le contrôle social sur les entreprises multinationales ne sera plus entre les mains d’investisseurs privés. L’avenir et l’orientation des entreprises dépendront d’une politique de planification supranationale, ce qui implique le besoin et la possibilité historiques d’inverser la modernité.

2. Liberté individuelle et liberté face à la nature, à partir de la société

Une proposition alternative au néolibéralisme est plus stratégique dans la mesure où elle met l’accent sur la contradiction fondamentale au sein de la rationalité actuelle. Pour orienter la rationalité alternative à long terme, il est nécessaire que la contradiction fondamentale devienne visible. Cela consiste en l’incapacité à développer les forces productives avec les relations de production actuelles. En effet, dans la rationalité économique actuelle, le capitalisme arrive au moment historique où il est impossible de relier l’investissement avec la production de manière rentable. Autrement dit, avec la rationalité économique et les relations sociales de production actuelles, il n’est plus possible d’obtenir un plus grand développement des forces productives. Cette contradiction deviendra réellement visible lors du vain processus visant à trouver une solution.

Actuellement, le grand capital est clairement conscient de ce dilemme, mais il pense pouvoir résoudre la contradiction. Mais ce n’est pas la même chose que d’être conscient de son caractère insoluble. Afin d’essayer de trouver une solution, le grand capital tente, d’un côté, de répartir socialement chaque fois plus les coûts d’innovation et de développement technologique à travers des subventions de l’Etat toujours plus importantes ; d’un autre côté, il privatise simultanément les bénéfices avec une appropriation plus longue des droits de propriété intellectuelle. La politique consistant à déposer des brevets dans chaque fois plus de secteurs productifs et pour des durées toujours plus longues, à travers les Trips, constitue en réalité un protectionnisme pour les multinationales, aux dépens de nombreuses entreprises locales ou nationales. Le libre jeu du marché s’applique uniquement vers l’extérieur. Cette option protectionniste amène une solution à court terme ; à moyen terme, la contradiction de départ n’est toujours pas résolue mais plutôt plus aigüe.

Avec la généralisation du système des brevets dans de plus nombreux domaines et la conservation des droits de propriété intellectuelle pour plus de temps, la concentration du capital et des marchés dans les mains de moins en moins d’entreprises multinationales augmente. Le grand capital s’approprie même des droits de propriété intellectuelle de connaissances sociales pas encore développées. Les brevets sur la médecine naturelle des amérindiens est peut-être le cas le plus pathétique, où l’appropriation privée d’une connaissance historique et sociale ouvre le voie au remplacement des marchés locaux sans brevets, par d’autres transnationaux possédant un monopole privé sur la propriété intellectuelle. Cette politique vorace aiguise l’appropriation de marchés déjà existants ; elle amène à concentrer les revenus, et parallèlement cela contracte la demande globale et par conséquent l’économie de marché. Autrement dit, la modalité privative de prolonger la durée de vie moyenne de la technologie grâce à des brevets accentue la récession économique dans le monde. Résultat : une plus grande surproduction ou une sous-consommation relative de produits. La contraction de la demande conduit à la sous-utilisation de la capacité technologique installée ; une production moindre, avec le même investissement technologique équivaut à une rentabilité moindre. Ce que gagnent les multinationales à court terme en rentabilité, grâce à la prolongation de la durée de vie moyenne de la technologie par le truchement des brevets, elles le perdent à moyen terme à cause de la sous-utilisation de la technologie. À court terme également, la politique de brevets ne garantit pas la croissance du profit qu’elle permet à court terme. Et elle n’apporte pas de solution durable au dilemme. Les brevets correspondent à une politique à court terme du « Sauve qui peut » en faveur du grand capital. À moyen terme, cela provoque la récession mondiale et la chute des bénéfices transnationaux.

Afin de surmonter la récession mondiale, même sous la rationalité économique en vigueur, il ne reste pas d’autre option que de restimuler la production dans chaque localité et nation, ce qui implique abandonner le système des brevets et déclarer la propriété intellectuelle patrimoine de l’Humanité, une proposition qui était déjà formulée au milieu du 20ème siècle par Keynes. L’occasion de la revendiquer et de lui donner de l’élan se présentera avec l’écroulement général des multinationales. La lutte pour le démantèlement des brevets est déjà en marche. La lutte concrète concernant les médicaments qui permettent de combattre le sida ne montre que la pointe de l’iceberg de la lutte sociale qui s’annonce dans ce domaine. Son triomphe arrive dans la conjoncture qui suit le 11 septembre 2001. Les Etats-Unis eux-mêmes font pression sur la compagnie allemande Bayer pour qu’elle diminue les droits de propriété sur un médicament contre l’anthrax. Les prochaines lois anti-brevets auront la même origine et les mêmes objectifs que les lois anti-trust de la fin du 19ème siècle aux Etats-Unis. Ces lois parvinrent à briser les prix de monopole fixés par des accords entre les entreprises qui contrôlaient le marché.

À première vue, un nouveau keynésianisme semble possible, mondial cette fois-ci, qui ne devrait pas uniquement se développer dans les pays centraux mais surtout dans les périphériques. Cependant, une telle démarche entrerait en conflit avec les limites historiques atteintes dans la vitesse de la substitution technologique avec des bases rentables. Il n’y a d’autre solution que de réguler de manière planifiée et avec une portée planétaire la prolongation de la durée de vie moyenne de la technologie. Cette politique requiert une application simultanée dans les pays centraux ; dans le cas contraire, cela entrainerait une plus grande récession. Ce type de politique fonctionne comme un keynésianisme à l’envers. C’est comme inverser les turbines qui mènent à l’accélération de l’innovation technologique.
Inverser le logique signifie augmenter la rentabilité de l’investissement en limitant les possibilités de concurrence à partir de la nouvelle technologie. L’intérêt social cherche à remplacer l’intérêt privé, même si c’est pour sauver la rationalité économique. Le moteur de l’économie de marché, la concurrence de l’intérêt privé à partir de la nouvelle technologie, tend à se subordonner à l’intérêt social et non le contraire. Le frein à la réduction permanente de la vie technologique constitue une tendance irréversible liée à la baisse du taux de profit. Avec le keynésianisme à l’envers, la durée de vie moyenne de la technologie s’allongerait avec des contrôles régulateurs mondiaux. Ainsi, le cycle de reproduction du capital deviendrait plus long, élevant le taux de profit de façon immédiate, mais limitant à moyen terme la croissance économique, ce qui mettrait un terme à l’accumulation permanente de capital.
Avec l’allongement de la durée de vie moyenne de la technologie par le biais d’accords et de contrôles mondiaux, la demande effective de technologie dans le Nord diminuera rapidement, ce qui ne se verra pas dans les secteurs productifs générateurs de biens de consommation finaux. Apparemment, réduire la durée de vie moyenne des produits de consommation durable n’a pas de limites dans la rationalité économique actuelle. Avec cette politique, la masse et le taux de profit seront supérieurs dans le secteur. La réponse logique sera l’abandon peu à peu du capital dans le secteur technologique et sa migration vers les biens de consommation durable, ce qui provoque un déséquilibre structurel entre production de moyens de production et production de biens de consommation. Face à la crise évidente qui en découle, la solution est également réguler la durée de vie moyenne des biens de consommation durable ou une intervention directe nationale ou mondiale sur les biens de production. Une fois sauvé le mécanisme de marché, l’unique possibilité est de réguler la durée de vie moyenne des biens de consommation durable.

Avec ces mesures, la demande effective de produits en général diminue dans les pays centraux. Si leur durée de vie moyenne est disons multipliée par deux, la demande de produits industriels et d’emplois sera divisée par deux. Mais en doublant leur durée de vie, on ne diminue pas le bien-être authentique. Avec la moitié du revenu et de travail, nous aurions les mêmes produits mais plus durables. L’excédent, en termes relatifs du Nord, c’est de l’argent. Il en existe une masse qui n’a aucune proportion avec le produit annuellement fabriqué. Pour que l’argent ne perde pas son futur pouvoir d’achat, cet excédent doit se diriger vers le Sud, où se trouve l’unique possibilité de produire plus de richesse matérielle. Si la décélération économique du Nord, en termes de valeur, est compensée avec une accélération économique proportionnelle dans le Sud, l’argent du Nord ne perdra pas son futur pouvoir d’achat. Moins il y aura d’argent qui ira vers le Sud pour stimuler l’économie, et plus grande sera la perte du pouvoir d’achat de l’argent du Nord. Plus l’argent affluera de manière productive vers le Sud, et plus le pouvoir d’achat de cet argent sera maintenu. Le développement du Sud devient un sujet d’intérêt pour le Nord, et bien évidemment pour le Sud. Il s’agit donc là d’un intérêt commun à toute l’Humanité. Le taux d’intérêt zéro devient possible et nécessaire. Nait alors la conscience qui nous dit que nous vivons dans une même société planétaire. L’intérêt commun l’emporte sur le privé, et non le contraire. Le cycle historique de l’Humanité se referme. Nous comprenons à nouveau que nous ne pouvons être des individus qu’à partir de la société, et non l’inverse. C’est la fin de la rationalité moderne.
Avec la diffusion de la connaissance comme patrimoine de l’Humanité et le flux d’argent vers le Sud, les bases structurelles sur lesquelles est construit le développement inégal Nord-Sud disparaitront rapidement. La redistribution du revenu devient Bien Commun. Ce nivèlement du revenu s’accélère depuis les deux pôles : l’économie du suffisant du Nord combinée avec l’économie du nécessaire au Sud. La concurrence basée sur la technologie étant terminée, les possibilités d’être en concurrence à cause des inégalités de revenu disparaitront également. À moyen terme, l’unique option de rivalité sera par rapport à la qualité du produit. La concurrence sera régie plus par la valeur à l’usage que par le changement. Résultat : la production s’orientera de moins en moins vers l’aspect de la valeur, et plus vers son contenu. D’une manière générale, la richesse se mesurera chaque fois moins en termes de valeur et plus en termes de valeur à l’usage.

Le bien-être se mesure plus comme la richesse présente et moins comme celle qui est produite annuellement. Ce que nous possédons est plus important que ce que nous pouvons acheter demain. Une économie du suffisant se met en place. À partir de là, la croissance économique comme indicateur de richesse se subordonnera peu à peu au concept de bien-être authentique, plus envisageable si on le conçoit avec une croissance économique négative. C’est ainsi que nait la conscience selon laquelle la tendance à la croissance négative est inévitable pour avoir un bien-être authentique plus important. L’accumulation d’argent cesse d’être un moteur économique. L’argent devient un moyen d’échange pour obtenir les marchandises nécessaires dans la vie. Cette nouvelle rationalité tend à placer l’économie en fonction de la vie elle-même, et non l’inverse, c’est-à-dire qu’il y a un changement dans la rationalité économique à proprement parler.
La durée de vie moyenne des produits en général se prolongeant, des ressources naturelles se libèreront dans le Nord (destination de plus de 85% de la planète pour 20% de la population) sans perte de bien-être authentique et avec une meilleure conservation de la richesse présente, y compris la nature et l’environnement. Si la durée de vie moyenne des produits du Nord était multipliée par deux, par exemple, plus de 40% des ressources naturelles exploitées sur la planète se libéreraient. Cet investissement de la rationalité redéfinira les besoins en eux-mêmes. Une « économie du suffisant » se met en place dans le Nord, associée à une « économie du nécessaire » dans le Sud. Le Nord et le Sud ont intérêt au développement simultané des deux économies. La première inversera le consumérisme. La production se définira peu à peu en fonction des besoins, au lieu que ceux-ci croissent sans cesse en fonction d’un processus de valorisation privée et supposée infinie. Vivre est chaque fois moins synonyme de consommer, c’est à dire que la vie devient plus agréable et moins aliénante. La combinaison de la prolongation de la durée de vie moyenne des produits à « l’économie du suffisant » libèrera les ressources naturelles requises pour développer « l’économie du nécessaire » dans le Sud.

Le bien-être authentique ne dépend pas d’un niveau de consommation élevé mais de la qualité de la vie. Avec cela, les priorités de la production se définiront à travers l’optique des besoins de la vie concrète et non à partir des centres de production et d’accumulation. Orienter l’économie en fonction de la vie concrète implique une politique de décentralisation de la production ; associée à une plus grande démocratisation du processus de prise de décisions sur ce qu’on produit et où. Le premier dépend plus des particularités locales, nationales et régionales, et ne peut pas être uniquement en fonction de l’intérêt privé de quelques entreprises multinationales, ce qui signifie également que le ralentissement économique au Nord devient possible et nécessaire, au-delà de l’allongement de la durée de vie moyenne des produits. « L’économie du suffisant » et celle du « nécessaire » seront plus sélectives que la propre économie de marché quant à ce qui se consomme et ce qui se produit. Le lien entre les deux économies demande une planification du bien-être authentique mondial à partir de consensus ; cela génère une citoyenneté mondiale, c’est-à-dire avoir conscience que nous vivons dans une même société mondiale. C’est uniquement en ce sens qu’il est possible de construire une société libératrice mondiale.

3. Liberté en société, à partir d’une société libératrice

Dans l’après-guerre qui suivit la seconde guerre mondiale, la citoyenneté, c’est à dire, l’élargissement de droits économiques et sociaux, dérivent de la logique du marché. Dans le keynésianisme, l’Etat-Providence se développe dans les pays centraux avec une politique d’inclusion plus ou moins généralisée. L’élargissement de l’emploi rémunéré et le plein emploi sont ses drapeaux. Avec une telle politique d’inclusion, la stabilité professionnelle, la stabilité salariale et la sécurité économique et sociale progressent. Mais dans de nombreuses zones de la périphérie, l’exclusion structurelle du travail rémunéré prédomine. La division mondiale du travail entre centre et périphérie empêche que le plein emploi s’instaure dans cette dernière. Les droits économiques et sociaux qui dérivent du rattachement au marché y demeurent à la traîne. Le résultat de cette situation est qu’une minorité de l’Humanité est embauchée pour travailler 40 heures hebdomadaires pour une moyenne de 47 semaines annuelles, pendant presque 40 ans de leur vie. Cependant, les gens, dans leur grande majorité, n’ont pas accès à des opportunités régulières sur le marché du travail, et ils ont beau travailler à leur compte ou à la maison, de l’enfance à la vieillesse, toute l’année et sans aucune limitation régulant leur journée de travail, ils ne parviennent pas à acquérir de prérogatives économiques et sociales, et par conséquent se voient privés de citoyenneté (Passet, 2000 : 244).

Cela dit, le néolibéralisme s’introduit juste au moment où l’intérêt privé abandonne le secteur productif puisque le taux de profit dans cet environnement économique diminue. Cet abandon et le soudain passage de l’investissement vers le secteur financier et spéculatif enlèvent du dynamisme à l’expansion de l’économie et par conséquent à la création d’emplois. En outre, le secteur financier absorbe relativement moins de force de travail que l’industrie. Le néolibéralisme délaisse le credo du plein emploi et au contraire parle de flexibilisation du travail, ce qui signifie moins de sécurité économique et sociale, une perte de droits économiques et sociaux, et le démantèlement de l’Etat-Providence. En résumé, le néolibéralisme démantèle la citoyenneté telle que Keynes l’a élaborée. Le néolibéralisme défend les droits des personnes juridiques (Les multinationales) aux dépens des personnes naturelles. Les multinationales apparaissent comme les seuls sujets disposant d’une citoyenneté entière. Les vrais citoyens cessent d’être des sujets de plein droit (Hinkelammert-Mora, 2001 : 320). Finalement, le néolibéralisme fit du monde une humanité sans citoyenneté.

Le droit d’accéder à des produits et à des services, c’est-à-dire le droit à un statut de citoyen, dépend de l’insertion de la personne dans le marché et non de son appartenance à la race humaine. Le droit économique et social, et même le droit à la vie, c’est-à-dire le fait d’être un citoyen, n’est pas une condition humaine à priori. Dans la rationalité capitaliste, l’être humain n’a pas de droits sauf, directement, ou indirectement, à partir du marché. La citoyenneté découle uniquement de son lien avec le marché et de sa position au sein de ce dernier. Dans cette rationalité, le temps libre est issu du travail rémunéré et sa fonction le définit ; en outre, il augmente selon la productivité et l’intensité du travail, dans la mesure où il garantit le remplacement de la force de travail. Une plus forte intensité durant les années les plus productives suppose un départ plus tôt pour les moins productifs (invalides, handicapés, retraités). Dans les deux cas, cela est valable tant que le coût du temps libéré croit à un rythme inférieur à la productivité lors de la phase active, et la logique se maintient. Autrement dit, le temps libre est perçu par rapport à l’amélioration de la qualité du temps payé et non par rapport à celle du temps non rémunéré ; souvent, ce temps implique du temps libéré afin de réaliser du travail non payé lors d’activités non rémunérées dans le foyer, la communauté, les études, etc. ; cela correspond à la reproduction de la vie. En outre, temps libre est assimilé à consommation. Profiter de la vie acquiert alors le statut d’un bien. Le loisir sans valeur cesse d’avoir de la valeur et revêt même une forme de travail.

Dans le capitalisme, le développement des forces productives a connu une évolution sans précédents. Mais cette libération de l’Humanité des forces naturelles ne l’a pas libérée des chaînes du travail, y compris aux pôles du développement. La productivité du travail augmente en fonction du développement des forces productives ; en principe, cela permet de libérer le temps requis pour la production des moyens de vie nécessaires ; concrètement, cela permet de réduire la durée de la journée de travail, la semaine de travail et le cycle de la vie active. Si la génération née au début du 20ème siècle dans les pays centraux a travaillé plus de 80000 heures au cours de sa vie, ceux qui sont nait dans les années 70 ne le feront peut-être que pendant 50000 heures environ. La question logique est donc de savoir pourquoi ne pas réduire ce temps à 30000 (Passet, 2000 ; 260). Quel obstacle empêche la rupture de cette chaîne ? Qu’est-ce qui bloque la libération citoyenne ?

Avec la diminution de la durée de vie moyenne des valeurs d’usage, le temps de travail requis pour produire un bien, réduit en raison du développement technologique, doit se répéter avec une fréquence plus courte. Considérée à partir du contenu, la richesse produite dans la société requiert moins de temps de travail grâce au développement technologique, mais il faut le reproduire plus rapidement en raison de la baisse permanente de la durée de vie des valeurs d’utilisation. Considérée globalement, maintenir la richesse actuelle à son niveau signifie la produire avec une fréquence toujours plus rapprochée. Néanmoins, du point de vue du marché, on produit plus souvent des produits porteurs de bénéfices afin de maintenir la même richesse existante. Cette logique permet la croissance en termes de valeur, mais pas nécessairement en valeur d’usage. L’accumulation de capital dépend d’une spirale croissante de produits et de services dotés de valeur, pas de la présence de richesse et encore moins d’une richesse sans valeur, comme la nature. Du point de vue du citoyen, du Bien Commun, cette rationalité dénature la rationalité du processus reproductif vers la sphère monétaire aux dépens de la reproduction de la vie concrète.

La rationalité capitaliste se base sur la réalisation de valeurs d’échanges, porteuses de profit, faisant abstraction de leur essence : la valeur d’usage ou l’utilité pour la vie en elle-même. Plus la valeur d’usage est courte, et plus vite on doit la reproduire. Une telle rationalité permet de réaliser plus rapidement des valeurs porteuses de profit, tout en stimulant la croissance économique nécessaire à la perpétuation de l’accumulation mais fait obstacle à la rupture des chaînes du travail. Cette logique opère comme si les forces productives ne s’étaient pas autant développées, ce qui débouche sur une société de consommation et de gaspillage des ressources naturelles, polluant assez rapidement l’environnement et sans libérer l’être humain par rapport à l’environnement productif et soumettant la nature à une exploitation démesurée. Pour le capital, tout est utile tant que cela peut se vendre et générer des profits. La consommation en elle-même devient un travail, un « travail aliénant ». L’utilité d’acquérir des produits et des services marchands pour les consommer durant le temps libre est claire pour le capital. Acheter pour le plaisir d’acheter - « fun-shopping » - ne fait que resserrer les chaînes du travail (Hamelink, 1999 : 79). Ce temps libre n’est pas libérateur ; au contraire, il se transforme en une activité aliénante supplémentaire, dont la fonction exclusive est la reproduction du capital pour rendre plus agréable la vie des privilégiés acceptés, mais aux dépens d’opportunités vitales des exclus.

A partir de cette analyse, il semblerait que les chaînes du travail payé, forcé et aliéné, ne se rompront jamais tant qu’il y aura de la croissance économique. Mais l’historicité de la rationalité capitaliste se base précisément sur le caractère limité de la croissance économique. Cependant, raccourcir la durée de vie moyenne des produits en général, et des produits technologiques en particulier, finit par entrer en conflit avec la rationalité économique dominante. Au fur et à mesure que le développement technologique augmente, la productivité du travail fait de même. Cela a permis de réduire la durée de la journée de travail et de raccourcir la vie active, ce qui fait augmenter la richesse produite aux dépens de sa présence. Ce qui intéresse le capital c’est le développement technologique, car c’est la source du profit. Avec le raccourcissement de la durée de vie moyenne de la technologie, le capital productif écourte de la même façon le temps requis pour avoir de nouveau accès à la technologie de pointe. C’est uniquement de cette façon qu’il peut maintenir sa place par rapport à la concurrence.

Toutefois, du point de vue du contenu, l’augmentation de la productivité obtenue avec le développement technologique est annulée en raison de la durée de vie moyenne, toujours plus courte. Du point de vue du Bien commun, l’augmentation de la rotation du capital (fixe) entraine finalement un gaspillage de potentiel productif. La vitalité de l’économie est sacrifiée en fonction d’une supposée réalisation perpétuelle de valeur. Mais plus la durée de vie moyenne de la technologie est raccourcie, et plus augmentent les coûts de substitution qui, s’ils s’accélèrent, impliquent en même temps une innovation technologique, qui en général s’avère couteuse et sophistiquée. Le coût de substitution avec une innovation technologique augmente très vite, en tout cas s’il est inversement proportionnel au coût du travail, en raison de la nouvelle technologie introduite et parce que le taux de profit s’oriente à la baisse comme nous l’avons vu. L’investissement quitte le secteur productif et se réfugie dans le domaine redistributif et improductif jusqu’à ce que le gâteau soit partagé. L’unique option du capital pour survivre comme tel est un retour à la croissance économique, c’est-à-dire un environnement productif. Sans un allongement de la durée de vie moyenne des produits en général et de la technologie en particulier, il n’est pas possible, comme nous l’avons démontré, d’augmenter le taux de profit. Dans cette tentative, c’est la logique capitaliste elle-même qui s’asphyxie. Il est impossible de développer les forces productives si ce n’est à partir d’une autre rationalité économique, autrement dit, sans de nouvelles relations de production.

En bref, la nouvelle rationalité investit la logique dans le contenu de la richesse. La richesse existante devient indicatrice de bien-être et non une richesse créée année après année. La qualité et la durabilité des produits prennent plus d’importance que la valeur qu’ils représentent ; ils sont la combinaison simultanée de l’économie du suffisant (au Nord) et de l’économie du nécessaire (au Sud) ; la combinaison de l’économie de la libération des chaînes du travail (au Nord) et de l’économie d’inclusion (au Sud) (Keune-van Heiningen (eds.), 2001 : 4-2-4). Une plus grande durabilité et une meilleure qualité des produits et des services permettrait et exigerait plus de temps libre pour les inclus et l’inclusion simultanée des exclus. La définition de préférences et d’options de consommation cessera d’être principalement déterminée par l’intérêt privé.

Le droit à un revenu dépend, avec la rationalité capitaliste, du lien avec le marché, et plus encore de l’insertion dans le marché du travail. Considéré à partir du contenu et du point de vue de la globalité, les travaux rémunérés et non rémunérés (le travail au foyer, le volontariat, etc.) sont (re)productifs. Cuisiner à la maison est tout aussi productif que le faire en tant que salarié dans un restaurant. Les deux travaux dont tout aussi improductifs s’ils se consacrent à des activités improductives : surveiller un quartier en tant qu’entreprise de gardiennage est tout aussi improductif que surveiller sa maison. Dans une économie de marché, le caractère social du travail se manifeste exclusivement à travers le salaire, c’est-à-dire par la forme. La distinction entre travail productif et improductif, à partir d’une optique de totalité, ne peut être gouvernée que par le contenu. La richesse présente l’est tout autant que celle nouvellement créée, et la richesse non exprimée en argent l’est tout autant que celle qui y est.

Perçu par le contenu, le droit à l’inclusion et les droits économiques et sociaux ne peuvent pas dériver exclusivement de l’insertion sur le marché du travail. La citoyenneté ne peut dépendre du lien ou de l’absence de lien avec le marché. Ce n’est pas à partir du marché que je peux obtenir la citoyenneté. La citoyenneté et les droits dérivés s’obtiennent en vivant en société, ce qui n’est pas la même chose qu’être sur le marché. Cela cesse d’être un facteur d’intégration sociale si le principe directeur n’est pas la solidarité. Pour vivre en société, j’ai le droit de me développer entant que personne et cela me confère des obligations vis-à-vis de la société. Cette inversion du concept de citoyenneté conduit au revenu citoyen et non selon un niveau d’insertion ou de non-réinsertion dans le marché. Le droit à un revenu minimum citoyen brise la discrimination entre travail rémunéré et non rémunéré. À partir du contenu, il n’y a donc pas de différence entre le travail au sein du foyer ou dans la communauté et le travail dans le marché. La discrimination contre la jeunesse trouve ses sources dans leur non appartenance au marché. Les jeunes ne sont pas pris en compte tant qu’ils ne s’y intègrent pas, et le bon fils est celui qui s’y insère correctement. Le droit au revenu étudiant se base sur leur lien avec la société. Un revenu sûr pour les jeunes les revaloriserait comme citoyens. L’Etat cesserait d’avoir un rôle paternaliste et deviendrait un Etat solidaire.

Le droit à l’acceptation citoyenne ne peut être quantifié à priori s’il ne dépend pas de ce qu’implique un revenu suffisant et nécessaire. L’économie du nécessaire et l’économie du suffisant ne sont pas définissables à priori mais impliquent sans aucun doute une redistribution radicale de la richesse, du revenu et des opportunités vers une plus grande égalité. Cette redistribution en soi constitue une énorme force productive. Mes droits et mes devoirs en tant que citoyen ne dépendent plus de mon rattachement au marché mais de celui à la société. Citoyenneté signifie alors mon obligation envers les autres et les leurs vis-à-vis de moi, en fonction de la plénitude de notre vie à tous. Ce n’est que sous cette nouvelle rationalité que l’environnement de plénitude de la vie peut passer avant l’environnement économique. L’emploi devient une option de réalisation dans la vie, tout comme d’autres.

4. Vers un bien-être authentique avec une plénitude vie

a. Économie et comptabilité sociale d’après la forme et le contenu

Une économie exige non seulement un nouveau lien de l’économie formelle avec la substantive mais en outre la subordination de la première à la seconde. L’axe d’entrée pour diriger la politique économique et faire la comptabilité sociale tend à être le point de vue du contenu et déjà plus exclusivement celui de la forme. Ce point de vue implique d’axer les politiques sur la reproduction de la vie concrète, au lieu de les centrer sur la reproduction d’argent comme capital. A partir des relations monétaires, la richesse sociale se limite à la richesse comptable produite année après année. Ce qui n’est pas comptable et ce qui n’est pas nouveau ne sont pas regardés comme de la richesse. De cette façon, la richesse présente est remplacée par une autre, produite, et c’est ainsi que croit l’économie et que nous sommes supposés trouver le bien-être. En considérant le contenu, la nature est la richesse et le travail ménager ou volontaire produisent de la richesse même si cette dernière ne parvient pas à avoir d’expression monétaire. Une grande partie de la richesse sociale existante n’est pas comptabilisée, ce qui constitue la base du mépris pour la nature, le travail non rémunéré et les vieilles choses. Tant que l’économie de marché ne comptabilisera pas cette richesse, cette dernière ne compte pas, ne vaut rien, et aucune richesse ne disparait avec le gaspillage.

Mais aussi, considérant le contenu, les travaux au sein du foyer et volontaires visent à la reproduction de la vie, et en tant que tels ils produisent de la richesse. À partir du même point de vue, la nature est une richesse naturelle, une richesse qui ne provient pas du travail. Selon le regard porté par l’intérêt privé sur l’économie de marché, la richesse se limite à ce qui est transformable en argent, et le travail réellement productif se limite à ce qui produit encore plus d’argent, c’est-à-dire du profit. Du point de vue du capital, considéré avec le regard de la forme ou de la relation sociale dominante de l’économie actuelle, il s’agit de la vraie définition de la richesse, quels que soient les moyens employés pour obtenir plus d’argent ou plus de profit. Obtenir cette richesse dans le secteur productif ou improductif, c’est-à-dire redistributif, n’a pas d’importance. Plus encore à partir du point de vue de la totalité ou du contenu du processus reproductif, une chose est gagner de l’argent dans le secteur productif, et une autre là où il se redistribue. Dans la totalité, une chose est la distribution plus équitable du revenu et son effet sur le bien-être et la croissance de l’économie, et une autre la concentration de revenus et ses effets négatifs sur cette croissance. Nous avons déjà vu que le processus de concentration de la richesse, au lieu de stimuler l’économie, la freine. En revanche, la redistribution plus juste de la richesse stimule l’économie et lui donne de la vitalité.

Dans quels secteurs la richesse est-elle produite et dans quels secteurs est-elle redistribuée ? D’après le contenu, l’assurance contre les incendies n’est qu’une redistribution ou une socialisation des pertes de richesse, quelle que soit l’importance de son utilité pour la société globalement. Cependant, pour le capital privé il s’agit d’une activité de plus permettant de faire des profits. La loterie, les casinos, la spéculation en Bourse, ne sont pas des activités qui visent à la répartition de l’argent et des richesses existantes en faveur des uns et aux dépens des autres. L’argent gagné par les fabricants d’armes, les réseaux de distribution de drogues, le blanchiment d’argent, les administrateurs de prisons, les avocats plaidants, les sociétés de gardiennage, celles qui dépolluent les rivières, n’apparait pas comme une dépense dans la comptabilité actuelle mais bien comme un revenu économique, comme une partie intégrante du PIB, comme une richesse nouvelle et non comme un coût improductif. Dans d’autres publications, nous avons abordé ce thème plus en profondeur (Dierckxsens, 1998) mais nous voulons en reprendre certains éléments afin d’orienter la politique économique, ainsi que la comptabilité sociale à partir d’une nouvelle rationalité économique.

Le simple fait qu’il y ait de l’argent qui passe de mains en mains suppose, selon la comptabilité actuelle, qu’il existe la production de revenu, même si son contenu est vide de sens. Ce critère purement monétaire ne peut constituer un argument pour définir une nouvelle comptabilité sociale qui doit intégrer forme et contenu. Nous nous posons une question : comment arriver à définir et à calculer le bien-être en reliant l’économie substantive à la formelle ? Refaire la comptabilité sociale implique partir du contenu, c’est-à-dire de la totalité et non des parties. Il convient de préciser que la comptabilité sociale, qui mesure la richesse sociale de l’économie dans sa totalité, est l’héritière de l’économie socialiste. C’est uniquement après la crise économique des années 30 que le keynésianisme l’a adapté au capitalisme. Le concept de PIB sert comme premier guide pour orienter la politique au niveau national. Il atteint pratiquement sa formule actuelle au milieu de la production de masse de la seconde guerre mondiale (Halstead-Cobb, 1996). Mais la comptabilité sociale actuelle ne différencie pas les activités productives des improductives, examinées selon leur contenu. Une nouvelle comptabilité exige de prendre en compte les deux paramètres : contenu et forme. Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra définir les dépenses improductives impliquées dans une économie.

Le PIB est l’expression statistique de l’économie formelle et monétaire qui, afin de mesurer la richesse d’une nation, additionne les résultats des entreprises privées, en faisant abstraction du contenu de la richesse en soi. Il s’agit essentiellement de la mesure de l’output net (valeur ajoutée) en tant que somme des initiatives privées, et elle assume que tout produit ou service offert comme marchandise ou sous une modalité monétaire constitue par définition un apport à la richesse nationale. En suivant cette approche formelle, la demande du produit ou du service est l’unique preuve du besoin de ces derniers, et ils sont considérés comme des marchandises ou comme une richesse en raison de sa valeur en argent, sans prendre en compte l’éventuel vide de leur contenu. Le calcul du PIB, réalisé uniquement en se basant sur des parties, sans prendre en compte l’apport du point de vue de la totalité, revient à construire un bilan des revenus sans prendre en compte le facteur coût.

La comptabilité actuelle ne fait pas la différence entre coûts et bénéfices ou entre activités productives et improductives (voire destructives), ni entre celles qui sont durables et celles qui ne le sont pas. Elle s’assimile à une calculatrice qui n’additionne que ce qui est exprimé monétairement, une formule qui explique comment faire de l’argent sans qu’ait d’importance la manière de l’obtenir ou ce qui en sera fait. C’est un instrument incapable de soustraire les coûts sociaux et naturels, car il ne voit pas les choses en fonction de leur contenu ; il n’est donc pas capable d’orienter la vie vers le bien-être authentique ; il fonctionne comme si tout ce qui se passe sur le marché servait à satisfaire des besoins ; par conséquent, il promeut les besoins au lieu du bien-être humain
(Hoogendijk, 2000). Finalement il s’agit d’une calculatrice qui ignore tout ce qui se passe en dehors du champ monétaire, sans prendre en compte l’apport réel au bien-être social ; c’est une calculatrice de richesse monétaire à venir, sans prendre en compte la véritable richesse, celle qui nous entoure.

L’actuelle mesure du PIB distorsionne la réalité de multiples façons. Peu nombreux sont les auteurs qui le signalent plus ou moins systématiquement. Halstead et Cobb (1996) et Hoogendijk (2000) sont d’heureuses exceptions à la règle. Même si les auteurs ne distinguent pas explicitement le concept de richesse conçu à partir de l’optique de la forme et du contenu, ils font implicitement cette différence. La formulation d’une politique économique alternative doit se baser sur une comptabilité sociale qui intègre le point de vue de la forme avec le contenu, et où ce dernier sera le point de départ. La forme doit se subordonner au contenu, et non le contraire. A partir de l’approche simultanée de forme et contenu, le calcul actuel de la création de richesse met en évidence une série d’éléments qui non seulement rendent insoutenable le PIB en termes qualitatifs (comme une mesure du bien-être) mais aussi en termes quantitatifs (comme une mesure de la croissance économique).
- Le PIB ne mesure pas la richesse par son contenu et par conséquent il ne considère pas la richesse naturelle existante ; il ne prend pas non plus en compte le gaspillage et la détérioration de l’environnement. Le comble est que le calcul actuel reprend toutes les activités qui servent à réparer les dégâts causés par la création de la richesse matérielle, sans pondérer la perte de richesse naturelle préalablement causée. Le PIB accepte l’extraction de ressources naturelles comme une création de revenu et de richesse, et non comme une perte simultanée de richesse et de ressources. Et pour empirer le tout, il le fait même lorsqu’il s’agit de ressources non renouvelables. Il ne prend pas non plus en compte la détérioration de la santé chez la population comme une perte, et au contraire considère comme un revenu et une création de richesse le rétablissement (partiel) hospitalier. Le néolibéralisme va encore plus loin en concevant comme productif uniquement le gain avec des malades dans des hôpitaux privés (médecine curative efficace), et en estimant improductives les dépenses dans des hôpitaux publics pour soigner les populations à faibles revenus. La médecine préventive est considérée encore plus improductive, prenant en compte un coût assumé par le gouvernement qui devrait être le plus bas possible. Obtenir des gains avec des malades constitue un profit alors qu’éviter les maladies grâce à l’investissement public ne rapporte pas de profits et est dont pour cela considéré improductif. Il y a donc un gouffre entre la richesse comme bien-être authentique, à partir du contenu, et la richesse vue à partir de la rationalité du marché.

- En omettant la richesse par contenu ou la substance de sa valeur, le PIB ignore complètement le travail dont l’argent est absent. Dans la logique reproductive de la richesse, une part significative de l’économie se développe de par son contenu à partir de travaux non payés : le travail au foyer et le volontariat (communautaire). En outre, le PIB comptabilise comme revenu et création de richesse, pour considérer les choses par leur forme, tout travail dérivant de la redistribution de la richesse existante. Considéré à partir de son contenu, un tel travail n’ajoute absolument rien à la richesse nationale. La comptabilité actuelle du PIB voit des revenus et des créations de richesse y compris dans des activités dont l’objectif est de remédier à la perte de richesse nationale comme par exemple les revenus des entreprises qui nettoient les rivières contaminées, au lieu de prévenir des désastres. Comptent aussi comme richesse créée les revenus d’entreprises consacrées aux jeux de hasard, aux casinos et aux Bourses. Dans l’économie formelle, la manière dont l’activité spéculative produit de la richesse virtuelle n’est pas claire, sauf dans de fortes crises boursières. C’est uniquement en marquant la différence entre investissements productifs et redistributifs ou improductifs, de par leur contenu, qu’on peut définir si un investissement est productif ou pas. C’est là le point de départ d’une économie et d’une comptabilité sociales qui œuvrent en fonction d’un bien-être authentique.

- En ignorant l’aspect lié au contenu de la richesse, le PIB ne prend pas en compte comme une perte le raccourcissement de la durée de vie moyenne des produits et de la technologie. À cause de cela, suite à un effet de mode ou en raison de leur condition technique, la (re)production et la vente d’articles (pratiquement identiques) augmente, afin de répondre à un même besoin ou, pire encore, à des besoins créés (artificiels). Avec une approche axée sur la forme, cet acte est perçu comme une création de nouvelle richesse ou une augmentation du PIB. Mais avec une approche axée sur le contenu et le bien-être authentique, raccourcir la durée de vie moyenne de la richesse produite signifie multiplier le travail nécessaire pour satisfaire en fin de compte le même besoin ; multiplier par deux le travail requis pour satisfaire le même bien-être. En raison de son contenu, ce produit implique le double de travail, de ressources ; c’est une richesse gaspillée qui aurait pu être destinée à satisfaire des besoins non satisfaits. C’est aussi valable pour la dépréciation toujours plus rapide de la technologie.

- Le PIB per capita rejette la distribution du revenu. Non seulement il est faux que le fait d’augmenter l’output augmente la richesse, mais il est également faux que la redistribution de la richesse n’a pas de rapport avec le PIB dont la concentration dans un nombre toujours plus réduit de mains non seulement touche de manière négative le bien-être actuel des citoyens mais également leur bien-être futur. La concentration du revenu affaiblit la demande et ainsi la dynamique de production. Vu depuis l’approche formelle de l’économie, il est impossible de penser à une croissance basée sur la forme à partir d’une répartition toujours plus inégale de la richesse. De la même manière, nous savons qu’un PIB avec une redistribution plus équitable non seulement accroit le bien-être immédiat des citoyens mais c’est également valable pour leur futur, puisque cela active la demande globale et par conséquent la croissance économique en elle-même. À partir de la rationalité du capital, la croissance économique infinie est un besoin, tout autant que la demande. Mais si l’on considère le contenu, les besoins ont des limites définies et leurs priorités sont définissables en fonction de la vie concrète. Une comptabilité basée sur le contenu permet de concevoir une augmentation du bien-être authentique avec une croissance qui serait négative.

- Le PIB ne rend pas en compte le coût de la dépendance de vivre aux dépens du futur. Le principe de la solidarité ne peut se limiter au présent s’il n’existe pas d’engagement simultané avec l’avenir. De la même manière, le PIB a augmenté au détriment des ressources naturelles, des générations futures. La rationalité actuelle transforme la libération de l’Humanité vis-à-vis de la nature à tel point que sa reproduction est en danger, et donc la vie elle-même dans le futur. Une comptabilité basée sur le contenu permet de conserver la richesse existante, tandis que la comptabilité axée sur la forme la méprise et s’entête uniquement à faire plus de richesse uniquement pour en faire. Même lorsqu’hypothéquer le futur permet, en principe, de produire et de consommer dans l’immédiat, les dettes contractées devront forcément être payées un jour ou l’autre, ce qui est valable pour l’économie monétaire et l’économie substantive. Hypothéquer l’avenir d’autres générations, de manière substantive (agressions contre la nature) ou monétaire (dettes bancaire) ôte du potentiel au développement d’un bien-être futur et authentique (Halstead-Cobb, 1996 : 201).


b. Economie et comptabilité sociale en fonction de la plénitude de la vie

Halstead et Cobb (1996) proposent un indicateur alterne au PIB qui analyse implicitement le progrès économique non seulement en se basant sur la forme mais aussi sur le contenu, en intégrant les deux concepts. Ils l’appellent Indicateur de Progrès Véritable (IPV), aussi différent du PIB que la forme l’est du contenu. Afin de mesurer la différence, les auteurs choisissent des aspects quantifiables qui permettent, à partir du PIB, d’arriver à l’IPV. McMurtry (1999) conteste l’IPV de Halstead et Cobb en argumentant qu’il ne va pas suffisamment loin et apporte d’autres éléments qui s’intègrent pour mieux arriver à un IPV où la forme est dominée par le contenu. De cette manière, le qualitatif de la vie l’emporte sur le quantitatif. L’expérience est déjà connue à partir de l’indice de développement humain de l’ONU. De nouveaux points de départs pour une nouvelle comptabilité sociale en fonction du bien-être authentique sont ici élaborés.

Détérioration des ressources naturelles. Les auteurs partent d’une économie durable qui n’hypothèque pas le futur de nos enfants et petits-enfants, ce qui implique la non-extraction des ressources au-delà de qui est durable à long terme. Autrement dit, la vitesse de la reproduction matérielle de l’économie doit s’ajuster à la vitesse de la reproduction de la nature. Pour cela, l’IPV mesurera la consommation et la détérioration des ressources naturelles renouvelables et non renouvelables (terres humides, agricoles et minérales, y compris le pétrole) comme coût, qui sera comparé avec les revenus obtenus à court terme qui apparaissent dans le PIB. McMurtry (1999 : 161–62) va judicieusement plus loin. Il part de l’exigence selon laquelle la biodiversité se trouve au cœur d’une économie orientée vers la régulation de la vie humaine elle-même. La reforestation de forêts utiles pour l’exploitation sacrifie non seulement la diversité des forêts, mais aussi tout à la fois la flore et la faune qui y résident.

Ce problème se présente pour tout type de régénération de ressources non régulées par le principe de préservation de la biodiversité. La régulation économique non orientée en fonction de la diversité de la vie naturelle n’est pas orientée par la richesse de son contenu, c’est-à-dire la vie en elle-même. Dans ce sens, toute perte de vie naturelle est non seulement une perte de richesse pour les générations d’aujourd’hui mais aussi pour les suivantes, et cela constitue donc un coût par génération qui doit être comptabilisé avec ce poids relatif. De cette manière, le coût des ressources non renouvelables sera infini. En choisissant ce type de comptabilité, l’économie passe après la vie, humaine ou naturelle. Dans ce sens, il est essentiel que la régulation économique soit orientée vers un équilibre entre la vitesse de reproduction matérielle de l’économie et celle de la nature. Un déséquilibre entre les deux processus reviendrait à hypothéquer l’avenir de la vie humaine.

Pollution de l’environnement. Il est incontestable que la reproduction de la vie humaine dépend de la reproduction de la vie naturelle. De la même manière, la santé publique de l’espèce humaine dépend de la santé de l’environnement. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), la mauvaise qualité de l’environnement actuel provoque 25% des problèmes de santé (McMurtry, 1999 : 157). Il ne s’agit de prendre une décision anthropocentrique ou non, mais de connecter les cycles de la vie naturelle avec ceux de la vie de l’espèce humaine à travers le temps. L’IPV ôte au PIB tout coût ayant trait à la pollution de l’eau et de l’air dans le temps, selon le caractère temporaire ou durable du dégât provoqué, dégât qui non seulement prend en compte les effets sur les générations humaines futures mais aussi les effets pour la nature. La consommation d’énergie non renouvelable et la détérioration de la couche d’ozone provoquent des dommages à long terme pour l’environnement et doivent être comptés comme coûts élevés par l’IPV et soustraits du PIB.

Durée de vie moyenne des moyens de production et des biens de consommation durable. L’IPV mesure la richesse présente et non celle produite au cours d’une année déterminée. A partir de cette rationalité, la prolongation de la durée de vie moyenne des produits et de la technologie substitue une bonne part de la reproduction perpétuelle de la richesse matérielle. En comptabilisant en une année la richesse matérielle existante, sa conservation dans le temps augmentera l’IPV pour les années à venir. Cette tendance encouragera à son tour l’augmentation de la qualité et de la durabilité. Ce n’est qu’à travers cette modalité qu’il est possible d’ajuster la vitesse de reproduction de la richesse matérielle produite avec la vitesse de reproduction de la nature. McMurtry va encore plus loin en considérant l’importance des benchmarks de consommation qui ne se laissent pas influencer par les penchants consuméristes. Les benchmarks doivent établir les priorités des produits dans la vie humaine et leur coût simultané pour la nature et l’environnement. L’auteur est conscient des difficultés pour définir de telles priorités au-delà des besoins essentiels. C’est un processus sujet à des modifications permanentes, selon les particularités sociales des populations, selon leur culture et leur temps (McMurtry, 1999 : 153).

Dépenses improductives. Tout au long de l’Histoire de l’Humanité, il a toujours existé des travaux ou des dépenses improductives. Nous avons vu que le travail ou dépense improductive se fait généralement aux dépens de la reproduction de la vie matérielle. Ce sont des faux frais (en français dans le texte) de l’économie qui n’augmentent pas, sauf indirectement, la reproduction d’une nouvelle richesse matérielle et spirituelle. Mais il existe des travaux improductifs qui accroissent indirectement un bien-être humain authentique, comme les polices d’assurance en général et la sécurité sociale en particulier. Une assurance contre les incendies signifie répartir la richesse perdue entre les assurés et éviter que les dommages soit assumés socialement. La sécurité préventive est plus importante que la réparation de la perte. La richesse présente mieux préservée requiert moins de réparation de dommages. Le principe de la prévention d’un désastre est supérieur à celui de la réparation. Après le principe de la prévention, nous avons celui de la solidarité. Il est solidaire de réparer socialement les dommages causés aux citoyens, mais il est encore plus solidaire d’éviter le désastre.
De par son contenu et vu depuis l’angle de la création annuelle de richesse, la santé curative est un coût improductif parce qu’elle tente de réparer un dommage. Bien que la comparaison soit vulgaire, la préservation de biens de consommation durable évite leur réparation et elle est prioritaire. Le besoin de reproduire une richesse endommagée ou perdue est la dernière priorité. Avec cette approche, les biens jetables obligent à augmenter la reproduction annuelle de richesse. Avec une approche axée sur le contenu, la comptabilité mesure la richesse présente, et la meilleure qualité de vie est quelque chose de plus que la simple prolongation de la durée de vie moyenne. L’IPV mesure non seulement la durabilité de la vie mais aussi et surtout sa qualité. Dans ce sens, la médecine préventive est plus prioritaire que la curative. De même, la production d’articles de bonne qualité est plus prioritaire, afin d’éviter leur réparation. La réparation de produits est aussi plus prioritaire que leur reproduction pour les remplacer.

Dépense de défense. Il s’agit là d’un faux frais qui ôte de la force à la création de richesse future. Et qui n’augmente ni directement ni indirectement le bien-être matériel de l’Humanité, et en plus son utilisation entraine la destruction matérielle, de la vie humaine et de la vie naturelle. L’appareil militaire, le maintien de l’ordre et la surveillance en général existeront toujours et impliquent une dépense improductive. Il ne s’agit pas d’éliminer tous les conflits ou tous les coûts improductifs mais de réaliser des benchmarks des dépenses improductives en fonction de la nouvelle rationalité économique, où domine la qualité de vie, à partir du principe de solidarité. Les dépenses improductives qui à partir de tels critères contribuent à un bien-être authentique futur ne sont pas soustraites du PIB, alors que celles qui ont des effets négatifs sont déduites pour obtenir l’IPV. Les dépenses qui renforcent le principe de solidarité ne sont pas soustraites du PIB afin de calculer l’IPV, mais celles qui l’affaiblissent le sont.

Investissements libérateurs. Lorsque le stock de capital fixe (investissement dans les moyens de production) diminue (au Nord), et lorsque comme conséquence la production annuelle de richesse matérielle diminue, la richesse existante peut augmenter suite à une meilleure durabilité et à une meilleure qualité des produits finaux. Dans de telles conditions, la « productivité authentique » du travail augmente. La régulation économique mondiale doit fixer des règles pour augmenter cette « productivité authentique ». Plus le PIB est élevé, plus forte est la règle consistant à substituer la productivité classique par une autre authentique. Cela s’obtient avec la prolongation de la durée de vie moyenne des produits et de la technologie en partant de leur qualité ; en deuxième lieu, en établissant des priorités pour ce qui se produit à partir de « l’économie du suffisant ». Avec la hausse de la « productivité authentique », l’IPV augmente. Sa mesure synthétique est obtenue après avoir augmenté le temps libre. Plus de temps libre signifie un gain de bien-être authentique, et une perte une diminution. Il s’agit d’investissements libérateurs.

Lorsque la production annuelle de nouvelle richesse diminue, la masse d’argent annuellement en circulation perd relation avec la nouvelle richesse produite. Si l’argent demeure dans la nation, il perd de la valeur. Afin de maintenir son pouvoir d’achat, l’argent doit affluer sous la forme de prêts à des nations dont la richesse matérielle requiert un développement, c’est-à-dire où il y a des besoins et des gens qui ont des besoins. Si la diminution de la création de nouvelle richesse garde relation avec le départ d’argent vers le Sud, pour y générer une augmentation proportionnelle de richesse matérielle, le taux d’intérêt peut arriver à zéro ; si l’argent n’est pas proportionnel, le taux sera négatif, et il sera positif si proportionnellement il sort plus d’argent. Plus la quantité d’argent concentrée dans un pays est grande, plus il est nécessaire de le transférer au Sud pour qu’il ne perde pas de son pouvoir d’achat futur. Sinon, l’argent perd de sa valeur de manière accélérée. C’est ainsi qu’est peu à peu menée à bien une redistribution plus égalitaire du revenu et du travail mondial. Ce sont là des investissements libérateurs et solidaires.

Rémunération libératrice. Afin de développer de plus grands niveaux de liberté personnelle, il est nécessaire de séparer le revenu du travail productif, compris comme travail rémunéré sur le marché. Ce n’est que comme cela qu’existent de véritables options entre travail rémunéré et travail non rémunéré dans le foyer ou dans la communauté, et ce n’est qu’ainsi que les études, l’activité culturelle et les loisirs apparaissent comme des options de réalisation de soi ; il s’agit du seul moyen d’éliminer la discrimination entre travail payé et travail non payé, tous deux nécessaires à la reproduction de la vie concrète ; il n’y a qu’ainsi que le domaine de la reproduction de la vie pourra passer avant la vie économique. Avec l’introduction d’un revenu citoyen, la notion de plein emploi perd de sa signification en tant que garant de la vie. La différence entre travail rémunéré et travail non rémunéré s’effacera. Les droits et devoirs des citoyens ne seront plus rattachés au lien avec le marché du travail. Il n’y aura plus de différence entre les deux catégories de travail. Droits et devoirs découleront d’un côté des heures consacrées au travail socialement nécessaire sous une modalité ou une autre, et du temps libre d’un autre côté. Mes droits économiques et sociaux en tant que citoyen ne dépendent plus du lien avec le marché mais de mon lien, en tant que citoyen, avec la société. Citoyenneté signifie des autres envers moi, et mes obligations envers les autres en fonction de la plénitude de la vie.

La discussion de fond sur le revenu citoyen ne porte pas tellement au sujet de sa faisabilité ou non mais plutôt sur le changement de rationalité économique qu’il suppose. Cela n’élimine pas la discussion sur la faisabilité financière du revenu citoyen, qui dépend évidemment de ce que l’on entend par un revenu suffisant pour acquérir produits et services nécessaires. Ce thème est lié à la redistribution du revenu national et mondial que nous avons abordé. Et en même temps, la discussion est liée à la distribution entre temps payé et temps non payé. Tant que ces chaînes ne se briseront pas, le travail payé continuera à être un facteur d’intégration sociale. Les droits économiques et sociaux, c’est-à-dire la citoyenneté, continueront à dépendre du lien avec le marché. Le temps libre continuera subordonné à la qualité du temps de travail payé, et non le contraire. De telles chaînes n’apportent aucune possibilité de profiter plus de la vie et ne créent pas non plus de grandes possibilités de développement personnel.

L’intégration généralisée des femmes dans le marché du travail, sous le keynésianisme, fait ressortir le besoin de couvrir plus d’activités reproductives de la vie. Pendant ce temps, la capacité de remplacement de la force de travail diminue au cours de l’ère keynésienne et surgit alors une pression croissante pour se libérer, au moins partiellement, des chaines du travail payé. Depuis 1948, les prestations sociales augmentent sans cesse, atteignant à la fin du 20ème siècle une proportion significative du PIB. Parallèlement, une fraction en hausse du revenu moyen des foyers est obtenue avec une plus grande indépendance du travail rémunéré. Cependant, beaucoup des prestations sont des droits obtenus à partir du lien passé ou futur avec le marché du travail. L’octroi d’un revenu minimum, même pour ceux qui n’ont jamais travaillé dans leur vie, est conçu de telle manière que l’encouragement au travail payé ne disparait jamais. Rompre cette chaine perpétuelle du travail rémunéré suppose rompre avec la logique d’accumulation pour l’accumulation, c’est-à-dire que cela suppose une autre rationalité économique.

De la même manière, la discussion ne porte pas sur la faisabilité ou non du revenu citoyen mais sur les changements dans l’intégration sociale. Une rationalité économique où la logique du marché demeure subordonnée à une régulation économique en fonction du bien-être authentique est capable de libérer l’Humanité de ces chaînes perpétuelles. Sans changements de rationalité. Il n’y a pas de faisabilité possible. En ce qui concerne la faisabilité financière du revenu citoyen, Passet (2000 : 274) calcule le coût d’un revenu citoyen pour la société française. Il établit le revenu d’une personne ayant plus de 20 ans à la moitié du revenu moyen (seuil de pauvreté). Il ne parle pas d’un idéal social ajustable mais d’un revenu garanti que chacun est libre d’améliorer selon le niveau de ses efforts et ses options personnelles. Le calcul de Passet sur cette dépense ne dépasse pratiquement pas les coûts actuels de l’assurance chômage, de la caisse de retraite, des allocations familiales et de l’indemnité de grossesse. Par conséquent, si nous calculons l’économie réalisée avec l’abolition de la bureaucratie publique, caractéristique du paternalisme de l’état, le coût se situerait en-dessous du budget aujourd’hui nécessaire pour ce que l’on appelle le bien-être social.

La chaîne perpétuelle du travail payé pour les uns et la condamnation à une mort lente à cause de la faim et des privations pour une majorité sont des circonstances inhérentes à la rationalité existante. Des cendres de la rationalité en vigueur surgiront une nouvelle vie. Une nouvelle rationalité économique est en vue à l’horizon. Nous nous trouvons actuellement au plus profond de la nuit. Une obscurité qui effraie. Cependant, dans cette obscurité nous pouvons déjà apercevoir l’aube. Il ne manque presque rien pour atteindre l’aurore où se perçoivent les retrouvailles de l’Humanité avec l’utopie. Ce n’est pas la première fois que le soleil se couche et que surgit un nouveau jour. L’Histoire de l’Humanité nous apprend qu’il n’y a pas de jours ou de saisons qui se ressemblent, malgré ses cycles. Après un long hiver, apparaissent les premiers symptômes d’un nouveau printemps. Le futur de l’Humanité s’entrevoit à partir de la position des étoiles de l’Histoire. L’utopie de la vie n’est pas morte. Ce qui est en train de mourir est la rationalité de la mort.


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